C'est un rêve qui a mal tourné. Helga et Rolf Gaehler, retraités de 43 ans, avaient quitté la Suisse il y a quatre ans à la recherche d'un coin de terre où vivre en paix. Ils s'étaient installés dans la colonie helvétique de Rosaleda, au fin fond du Paraguay. On a retrouvé lundi dernier leurs corps criblés de balles. Lui, devant la maison, elle dans le couloir. Le fusil de chasse de calibre 12 qui aurait servi au crime était posé près des corps.

Depuis, on s'interroge sur les raisons de cet étrange assassinat. On a cru d'abord au vol. Mais rien n'a été emporté. De toute façon, le couple n'avait guère de biens qui puissent attiser la convoitise. Comme la soixantaine de Suisses alémaniques installés là depuis le début de la décennie, ils survivaient chichement, dans leur petite maison. «Personne n'est riche à Rosaleda», confirme Priska Schvery, qui vit là-bas depuis 8 mois. Jointe au téléphone lundi matin, elle tente de rétablir l'image d'une communauté d'idéalistes. «Nous sommes pour la plupart des Suisses alémaniques de la région de Saint-Gall. La plupart d'entre nous ont vu une annonce dans des journaux en Suisse et ont été attirés par ces terres bon marché. Cela nous donnait l'occasion unique de nous installer dans une maison à nous.» Alors après une vie passée en Argovie comme vendeuse, elle a décidé de faire le grand voyage avec sa famille et d'acquérir pour 60 000 francs suisses une propriété au milieu du Chaco paraguayen.

«Ces gens sont venus chercher une autre vie, raconte le consul Suisse à Asunçao, Conrad Marty. Ils ont été tentés par une aventure à portée de leur bourse. Mais ils étaient peut-être mal préparés aux dures conditions de vie qui les attendaient.»

Car le Chaco est une région sans loi, à l'extrême nord-ouest du Paraguay. Ce fut pendant longtemps une mer intérieure. Aujourd'hui, elle est très peu peuplée, couverte de forêts et pratiquement pas «civilisée». Dans un pays déjà réputé pour abriter des trafiquants en tout genre, le Chaco est un no man's land où sévit le petit banditisme. «En général, les étrangers sont attaqués pour être dépouillés», reconnaît l'officier Francisco Martinez, du poste de police régional de Boqueron. Notamment, les Allemands mennonites

Installés à Filadelfia, la principale ville, depuis les années 30, ces protestants, membres d'une secte anabaptiste (qui n'admet pas la validité du baptême des enfants et impose un deuxième baptême à l'âge de raison) ont édifié une oasis prospère où ils produisent lait, beurre, yaourt et viande qui sont vendus dans la capitale. A côté de cela, Rosaleda, la colonie suisse, située à 140 kilomètres est presque misérable. Elle n'est pas reliée au réseau d'électricité de ville et n'a pas l'eau courante.

«Nous récupérons l'eau de pluie et utilisons l'énergie solaire», raconte Priska. Le plus proche poste de police est à 140 kilomètres, à Filadelfia. C'est là qu'est aujourd'hui retenu le principal suspect du meurtre, un Suisse nommé Peter Burhwalder. Il aurait proféré des menaces contre le couple.

«Il vit un peu en dehors de la colonie. C'est un homme agressif», décrit Priska. Il aurait mis en garde les Gaelher car leur chien mangeait ses chèvres. Motif dérisoire pour un double meurtre? Assurément, mais il faut imaginer la vie de cette communauté se débattant dans les difficultés au jour le jour, repliée sur elle-même, survivant dans une proximité étouffante. Perdue au milieu de la forêt, Rosaleda semblait calme et sereine mais couvait aussi des conflits et des jalousies.

La belle-fille des Gaehler, Rosana, une paraguayenne mariée avec leur fils Stéphane, avait quelque temps plus tôt abandonné le domicile conjugal pour aller vivre avec un autre Suisse, Hans Peter Lötscher, propriétaire de l'hôtel-restaurant. La fugue n'aurait pas manqué d'alimenter les potins locaux et les rancœurs.

Au moment même où l'on assassinait ses parents, Stéphane prenait l'avion pour rentrer en Suisse, déçu par son mariage brisé. Brusquement, l'épouse volage a fait figure de suspecte. Rosana a été retenue pendant trois jours au commissariat «pour vérification» confirme l'officier Francisco Martinez, chargé de l'affaire. Tout comme son nouveau compagnon. Propriétaire du fusil retrouvé près des cadavres, il affirme l'avoir «donné aux Gaelher il y a quelque temps».

Le lundi 28, lorsque les coups de feu ont éclaté en pleine après-midi, tout le monde les a entendus. Mais, il est très courant de tirer sur les oiseaux pour les éloigner. Personne ne s'est affolé. Ce n'est que plus tard, que Rosana, l'ex-belle fille, a découvert les corps. Depuis la police cherche des témoins et des motifs…

«Nous avons relâché le couple, faute de preuve», insiste l'officier. Pendant ce temps à Rosaleda, les habitants sont sous le choc. Mais ils n'ont guère envie de s'étendre sur le sujet. Ni même de savoir qui a pu tuer ces «braves» Gaehler. Ils ont plutôt envie d'oublier, pour essayer de croire encore au grand rêve qui les a conduit sur ces terres perdues.