Après des semaines de langues de bois assurant que tout était sous contrôle, les autorités chinoises ont fini par avouer l'ampleur de l'épidémie de pneumonie atypique sur leur territoire. Un journal officiel de Canton, citant des sources hospitalières, révélait hier matin que le nombre de mort lié à cette maladie dans la province du Guangdong était en fait six fois plus élevé qu'admis jusqu'alors, soit 31 personnes en tout. En fin d'après-midi, ce fut au tour du Bureau de la santé publique de la municipalité de Pékin de reconnaître que trois personnes sont décédées dans la capitale pour les mêmes causes alors que la rumeur sur une épidémie menaçait de se transformer en mouvement de panique chez certains habitants.

Le Quotidien de Canton écrit que 24 des 31 victimes vivaient dans la capitale provinciale et les sept autres dans des villes secondaires. Par ailleurs, 792 personnes seraient touchées à travers toute la province. A Pékin, on évoque dix malades dont huit viennent du Shanxi, une province du nord de la Chine, un de Hongkong et deux infirmiers des hôpitaux de la capitale. Dans les deux villes, les autorités affirment qu'il n'y a aucun risque d'épidémie et que des laboratoires contrôlent la diffusion du virus.

Quelques heures avant la diffusion de ce communiqué, les autorités sanitaires municipales et nationales s'entêtaient à nier tout cas mortel de la maladie. Depuis des semaines, le personnel hospitalier ainsi que les journalistes chinois s'étaient vus interdire de s'exprimer sur la diffusion de cette pneumonie atypique. De même, les responsables chinois ont refusé à deux reprises à des équipes de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) de se rendre dans la province du Guangdong, à la frontière avec Hong Kong.

Dans un vieux réflexe, le pouvoir chinois a sans doute pensé pouvoir étouffer l'affaire en attendant que la maladie soit effectivement sous contrôle avant d'en parler. Il ne faut pas non plus négliger l'incapacité du système administratif chinois à réagir à des crises. Plusieurs départements, souvent en compétition, doivent adopter une position commune avant qu'une décision puisse être prise collectivement ce qui crée fatalement un vide d'information. Il a ainsi fallu attendre plusieurs années avant que Pékin reconnaisse l'étendue de l'épidémie de sida qui frappe aujourd'hui la Chine.

Mais dans ce cas, les pressions extérieures ont accéléré les choses. Hier, Singapour annonçait la mort d'un malade atteint du Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). La cité-Etat a instauré une mise en quarantaine pour les personnes venant de Chine et de Hongkong. Les Philippines veulent suivre cet exemple. Désormais, hors de la Chine, 22 personnes ont succombé au SRAS (dont dix à Hongkong) et 450 personnes sont infectées de par le monde (Vietnam, Etats-Unis, Canada, France, Allemagne, Suisse, etc.).

Le lien entre la pneumonie atypique chinoise et le SRAS n'a pas encore été formellement établi, mais les soupçons se précisent. Lundi, les Centres pour les contrôles de maladie, une coalition de laboratoires américains analysant le SRAS pour le compte de l'OMS, évoquaient une origine du virus dans la province du Guangdong. Ce syndrome ferait partie de la famille des virus «corona», l'une des principales causes de refroidissement habituellement sans danger pour l'homme. Il s'agirait d'une variante extrême dont les causes demeurent inexpliquées. On peut par contre retracer l'évolution de cette maladie respiratoire en Chine. Selon le magazine chinois Sanlian Shenghuo, cité par le Wall Street Journal, les deux ou trois premiers cas sont apparus dans la ville de Foshan, province du Guangdong, en novembre dernier. Un mois plus tard, des patients souffraient du même mal à Heyuan, à 200 kilomètres de là. Début février, c'est au tour de la ville de Canton. Mi-février un médecin de cette ville, infecté par le virus, s'est rendu à Hongkong où il est mort. Les autorités de l'ex-colonie ont depuis montré que ce médecin avait été en contact avec les personnes qui sont par la suite décédées au Vietnam et au Canada pour les mêmes raisons.

Canton étant une ville qui attire de très nombreux migrants venus de toute la Chine pour y trouver du travail temporaire, l'on peut craindre que le virus se soit propagé ailleurs dans le pays comme le prouvent d'ailleurs les morts de Pékin. Des ambassades de la capitale chinoise ainsi que des industriels étrangers expliquent que de très nombreuses délégations en provenance d'Europe ont été annulées depuis une dizaine de jours par crainte du virus.