Moyen-Orient

Arabizi, le printemps linguistique

De la culture du Web naît un arabe rajeuni, capable de penser la modernité. C’est la conviction du chercheur français Yves Gonzalez-Quijano, auteur d’un livre paraissant ces jours-ci, «Arabités numériques»

«Les politologues ne s’intéressent pas aux questions linguistiques: ils ont tort!» Quant aux arabisants, ils tendent à n’avoir d’yeux que pour les fascinantes volutes de la langue classique. Erreur, encore.

Yves Gonzalez-Quijano est à la fois politologue et arabisant, ce qui est rare. Il dit: la «société en conversation» née de la Toile est en train d’inventer «l’arabe du troisième millénaire», une langue écrite informelle et métissée, libérée de ­l’obsession de pureté et d’immobilité. Une langue capable de créer «une nouvelle manière d’être arabe».

Maître de conférences en littérature arabe à l’Université de Lyon et chercheur à l’Institut français du Proche-Orient à Beyrouth, ce connaisseur du terrain moyen-oriental publie ces jours-ci Arabités numériques*, un livre où il revient sur le rôle des blogueurs et twitteurs dans les soulèvements de l’année 2011. Mais où il affirme aussi que, au-delà des soubresauts de l’actualité, la culture du numérique a enclenché un bouleversement sociétal profond, plus souterrain, et dont les effets ne seront perceptibles qu’à long terme.

C’est en s’intéressant aux conséquences sociales et politiques de l’introduction du numérique au Proche-Orient que l’enseignant-chercheur français en est arrivé à prendre au sérieux ce que d’autres considèrent comme un simple phénomène de mode: l’avènement de l’«arabizi» – comme «arab» et «easy» –, cette langue rigolote appelée aussi «arabish» ou «araby» qui horripile les puristes. Mais qui permettra, demain, de penser la modernité, dit l’expert.

Du poste d’observation qui est le sien, Yves Gonzalez-Quijano défend une vision résolument optimiste de l’avenir. Bon à prendre, par les temps qui courent.

Le Temps: Qu’est-ce que l’arabizi?

Yves Gonzalez-Quijano: Il s’agit d’une forme écrite de l’arabe née du développement des appareils électroniques: au début, les ordinateurs et autres téléphones portables n’avaient pas de clavier arabe. Les utilisateurs ont donc transposé l’alphabet arabe en alphabet latin. Et quand ils ont buté contre des sons sans équivalent, ils ont introduit des chiffres. Le «3» pour la gutturale «ayn» par exemple, comme dans «3rabya», «arabe». Ce nouvel alphabet est en quelque sorte la pointe de l’iceberg d’un phénomène plus profond: l’arabizi, création collective spontanée de la ­société civile, annonce l’avènement d’un nouvel arabe écrit, informel et métissé.

– Certains (par exemple le film «Arabizi» de la Jordanienne Dalia Al Kury) en parlent comme d’un simple phénomène de mode, un équivalent du franglais, en usage parmi les bobos.

– Je ne suis pas du tout d’accord. Bien sûr, l’arabizi a un côté «trendy» et, au début, il était réservé à l’élite, qui seule avait accès aux appareils électroniques. Mais, aujourd’hui, il s’est largement répandu dans toutes les couches de la population: les camionneurs qui décorent leurs engins de fleurs et d’extraits de chansons à la mode écrivent désormais en arabizi.

– Mais on a bien affaire à un mélange d’anglais et d’arabe?

– Bien sûr, il y a du mélange, favorisé par l’alphabet latin. L’alphabet arabe a fait jusqu’ici barrage à l’entrée de mots étrangers dans la langue: les voyelles n’étant pas transcrites, un vocable importé – comme «week-end» – devient, au milieu d’une phrase, difficilement reconnaissable. Avec l’arabizi, cette barrière saute. Pourtant, la comparaison avec le franglais ne tient pas du tout. Lorsque les jeunes écrivent en arabizi, ils ne passent pas à l’anglais. Ils écrivent bel et bien en arabe, mais dans un arabe parlé, familier, très éloigné de la «langue pure» des élites. En somme, ils s’approprient la langue écrite, sous une forme plus égalitaire et propice à l’inventivité individuelle. Ils remettent en cause l’autorité du dictionnaire. C’est une véritable révolution linguistique, bien que silencieuse.

– Il faut dire que «l’autorité du dictionnaire», en arabe, est encore plus intimidante qu’en français. Pourquoi?

– Il y a une dimension sacrée de l’arabe: c’est la langue du Coran, c’est-à-dire de la parole même de Dieu donnée aux hommes. Du coup, elle est perçue par beaucoup comme immuable, intouchable et cela bloque toute possibilité d’évolution. Or, précisément, la question centrale qui se pose aux sociétés arabes est celle du rapport au développement: comment penser la modernité? Il est clair que si on veut que les sociétés bougent, il faut que saute le verrou de la langue.

– Outre son rapport au sacré, l’arabe écrit n’est-il pas aussi plus «élitaire» à cause de son alphabet?

– Bien sûr. Dans les systèmes européens, on apprend sur le mode cumulatif: «b» plus «a» font «ba», et ainsi de suite. En arabe écrit, il faut avoir une maîtrise totale du code pour commencer à déchiffrer. En passant à l’alphabet latin, l’arabizi rend la langue écrite plus accessible: c’est une modification fonctionnelle, mais de portée symbolique majeure.

– Comment penser la modernité en arabe?

– Vis-à-vis de cette question, deux camps s’affrontent. Celui des partisans de la langue «pure», qui déplorent le «massacre» de l’arabe. Un salafiste vous expliquera que, pour penser le futur, il faut commencer par revenir à la pureté initiale, de la langue comme de la religion. Avec un argument non dénué de pertinence: on n’avance pas en imitant les autres, il faut commencer par savoir qui l’on est.

Le camp d’en face est celui qui pense qu’il faut moderniser et simplifier l’arabe. Modifier, en somme, l’économie politique de la langue, la diriger vers les masses et non plus vers les élites, tout en investissant dans l’éducation. Avec l’arabizi, ce débat entre authenticité et modernité devient caduc.

– Comment? Ce ne sont pas les modernistes qui gagnent?

– Non, parce que cette transformation n’est imposée par personne. Lorsqu’un régime politique, comme celui d’Atatürk, décide de moderniser la langue, il suscite un phénomène de rejet. Mais, dans ce cas, c’est la langue elle-même qui se transforme et, quel que soit son discours, personne ne peut rien y changer. Les premiers à utiliser l’arabizi, ce sont les jeunes islamistes, ceux-là mêmes qui défendent en théorie la pureté de la langue!

C’est la raison pour laquelle je parle de révolution invisible: l’arabe se transforme, mais personne n’en parle. Et pourtant, le phénomène est irréversible: la communication par voie numérique augmente dans des proportions exponentielles, et avec elle, la part du «mauvais arabe».

– Ce n’est pas forcément un progrès pour la démocratie: les populismes se font une spécialité de parler la langue du peuple.

– C’est vrai. Mais quand même, il y a un lien profond en arabe entre la maîtrise de la langue et l’autorité: il est plus facile de dire «dégage!» à quelqu’un qui vous parle la langue de tous les jours qu’à un cheikh enturbanné qui s’exprime dans un arabe intimidant. Un mur symbolique est tombé et cela aura forcément des effets.

– L’arabizi est-il dialectal? Et, dans ce cas, n’est-il pas plutôt le vecteur d’un repli identitaire?

– Il est vrai que l’unité politique arabe, à la fin du XIXe siècle, s’est faite autour de la langue commune écrite. Et que jusqu’ici, utiliser le dialecte de sa région revenait à couper la communication avec les voisins. Mais cette grille d’analyse n’a plus cours. Dans les années 1970, parce que la production cinématographique égyptienne était prépondérante, tout le monde dans la région comprenait l’égyptien et les Egyptiens ne comprenaient personne. Aujourd’hui, tous les jeunes arabes comprennent la plupart des dialectes régionaux. Et les chanteurs qui diffusent par MP3 peuvent chanter dans les trois ou quatre groupes linguistiques principaux de la région.

– On va vers un arabe dialectal de synthèse, un peu comme le suisse-allemand moyen de la télévision suisse alémanique?

– Ce qui se développe pour le moment, ce sont des passerelles qui permettent de passer d’un dialecte à l’autre. Mais il est vrai que plus un dialecte est largement utilisé, plus il tend à se rapprocher de la langue standard. A terme, je pense que la culture numérique donnera naissance à un «arabe moyen», à mi-chemin entre la langue classique et les parlers régionaux et doté d’une grande capacité d’adaptation.

– Le sous-titre de votre dernier livre est «Le printemps du Web arabe». Le rôle d’Internet dans les révolutions arabes est aujourd’hui contesté…

– On a d’abord dit que ces événements étaient un pur produit de la Toile, maintenant on dit que la Toile n’y est pour rien et tout s’explique par l’islamisme… Je ne souscris à aucune de ces positions. Les réseaux sociaux ne font pas les révolutions politiques, c’est clair. Mais il est tout aussi clair que la culture numérique entraîne de profondes transformations sociétales, dont les effets ne seront perceptibles qu’à long terme, au-delà des soubresauts de l’actualité.

– De votre poste d’observation, que voyez-vous venir?

– Rien n’est gagné en histoire. Mais disons qu’on peut interpréter de deux façons la régression fondamentaliste et tribale que l’on observe aujourd’hui: comme le début d’un long hiver, ou au contraire comme un signe d’affolement face à un monde ancien qui se dérobe définitivement.

– Une chaîne comme Al-Jazira parle arabe mais son formatage mental est celui de l’anglais. C’est pareil pour beaucoup de jeunes Arabes avocats de la modernité: est-ce vraiment un progrès?

– C’est vrai et c’est un motif de pessimisme. Mais comme je suis un incorrigible optimiste, traducteur d’œuvres littéraires de surcroît, je préfère mettre l’accent – notamment via mon blog «Culture et politique arabes» (http://cpa.hypotheses.org/) – sur la créativité et l’inventivité dont les nouvelles générations sont capables de faire preuve. Elles ont étonné le monde en secouant le joug des régimes autoritaires, et elles pourraient encore nous étonner un jour, pas forcément si lointain.

* «Arabités numériques. Le printemps du Web arabe», d’Yves Gonzalez-Quijano, Ed. Actes Sud, 192 pages.

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