D'Aubenas, Ardèche, au col de l'Escrinet. Les deux autobus qui emmènent les défenseurs des oiseaux migrateurs et une cinquantaine de représentants de la presse internationale, s'ébrouent au petit matin dans un décor lessivé par des semaines de pluie. Au gré des arrêts, commandés par la police ou un nouveau passager, on apprend les nouvelles: «ils» seraient venus à 15 voitures, «ils» seraient très énervés, «ils» auraient refoulé des journalistes arrivés seuls. Qu'importe, personne n'est venu pour observer les pigeons ramiers, qui bouderont un ciel aussi bouché, mais pour se confronter aux chasseurs qui bafouent depuis plus de dix ans les lois européenne et française.

A 500 mètres du col, abordé par une route de traverse puisque la nationale est occupée par les braconniers mobilisés pour l'occasion, le convoi s'arrête et les passagers descendent des véhicules en relevant leurs cols. «Par chance, on ne leur a pas laissé le temps de faire pourrir des œufs», ironise Allain Bougrain-Dubourg, le célèbre leader français de la Ligue protectrice des oiseaux, définitivement imperméable aux humiliations des chasseurs. Au loin dans le brouillard, commencent à apparaître quelques parapluies alors que des cris sourds résonnent: «Enfoirés! Salauds! Tirez-vous!» Sans les entendre, le Suisse Franz Weber, qui a mis sur pied cette matinée, rappelle les enjeux: «Ce qui se passe ici est inadmissible. Des barbares braconnent depuis des années sous le regard indulgent des autorités françaises. Ils occupent illégalement le col, abattent des espèces protégées et interdisent l'accès aux ornithologues.»

«Si des combats individualistes empêchent l'application des directives européennes, alors l'Union est en péril», commente le professeur Schneider, du Comité allemand pour la protection des oiseaux. «Des millions d'oiseaux franchissent le col chaque année, 140 espèces de migrateurs ont été dénombrées ici, explique Pierre Athanaze, président du Centre ornithologique Rhône-Alpes. C'est une étape entre l'Afrique, l'Espagne et l'Europe du Nord, un lieu d'observation unique. Nous avons nous-mêmes acquis une parcelle de 3 hectares, en 1991 mais nous n'avons jamais pu y accéder. Les braconniers organisent des tours de garde et refoulent violemment tout porteurs de jumelles!» Un voisin confirme: «Ils ont balancé la caravane de deux ornithologues dans le ravin et envoyé un étudiant aux soins intensifs.»

Les naturalistes ont porté plainte à de multiples occasions, saisi le gouvernement et sont régulièrement montés se faire insulter au col, en vain. «Il y a quatre ans, nous avons dit aux autorités que nous ne manifesterions plus mais qu'elles devaient faire appliquer la loi», explique Pierre Athanaze. Rien n'a changé et les chasseurs en ont profité pour renforcer leurs positions. Quand, saisis en mars 1999 par une nouvelle plainte, 17 gardes-chasses montent au col pour verbaliser, ils se retrouvent devant les canons de fusils et sont pris en otage durant neuf heures. Le meneur de l'opération, Alain Roure, élu régional du parti Chasse, nature, pêche et tradition, écopera, en appel, d'une simple amende, comme ses complices. Autre fait de gloire de son clan cette même année: le rachat du col par la Fédération départementale des chasseurs de l'Ardèche, soit deux parcelles d'une superficie totale de 53 hectares. Les francs- tireurs ne cachent pas leurs ambitions: braconner chez soi, construire une «maison de la chasse».

Un cordon de gendarmes et de CRS signale en ce samedi 17 mars la frontière qui sépare les deux camps. Les ornithologues restent en retrait, lassés des agressions. Mais derrière les forces de police, la presse retrouve les chasseurs les plus acharnés, emmenés par Alain Roure, casquette kaki vissée sur un visage obtus et bouche aboyant des slogans éculés: «Messieurs les journalistes, vous êtes manipulés! Nous ne massacrons rien du tout! Nous manifestons ici depuis onze ans pour défendre nos traditions!» Acclamations des porteurs de gibecières. «Nous sommes chasseurs, Ardéchois et fiers de l'être!» Applaudissements et explosions de pétards menaçants. Un reporter suisse se fait houspiller: «Vous ne voulez pas de l'Europe et vous venez nous dire d'appliquer ses directives!» Des journalistes togolais et burkinabés, dont les pays abritent les migrateurs l'hiver, sont apostrophés: «Hé, Mamadou, retourne chez toi, tu vas prendre froid. Mangeur d'hommes!»

Ce n'est rien que cela. Deux heures d'insultes et de discours stéréotypés desquels rien ne peut émerger. Chacun, pour une fois, reste sur sa parcelle, et les œufs ne volent qu'après les «provocations» de l'envoyé d'un quotidien suisse édité à Genève… Mais les écologistes repartent satisfaits. «C'est un très grand jour, estime Frédéric Jacquemart, président de la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature. Parce que, pour la première fois, l'Etat français nous a protégés. Et parce qu'ils n'étaient que 150 agitateurs, dans un département qui en compte 13 200, preuve qu'ils sont de plus en plus isolés.» Un fonctionnaire des Renseignements généraux parie qu'ils ne seront plus qu'une poignée dans dix ans. Allain Bougrain-Dubourg ne compte pas attendre jusque-là: «A très court terme, nous ouvrirons notre terrain au public. Nous voulons inviter les écoles et les particuliers à assister au spectacle des migrations.»

Mais Franz Weber veut aller encore plus loin. En 1999, il a tenté lui aussi de ravir la parcelle que s'adjugeaient les chasseurs. Il voulait y implanter «un des plus fabuleux sites d'observation d'Europe». Les 160 000 francs suisses sont paraît-il arrivés trop tard. La Fondation Franz Weber, certaine que le vendeur, la Société d'aménagement foncier et d'établissement rural, a favorisé la Fédération des chasseurs, attaque en justice. «La vente est bourrée d'irrégularités», affirme Eric Posak, son avocat en France. «J'ai aujourd'hui bon espoir, affirme Franz Weber. Le département et l'Etat français vont avoir honte de donner cette image au monde. Et le tourisme écologique que permettrait notre centre promet mille fois plus de retombées économiques que les activités de cette bande de sauvages.»