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Arditi, l’hygiénisme et le vin

A chaque fois que je le vois à l’écran, j’arrête de zapper. J’aime Pierre Arditi, sa gouaille chaleureuse, le grain particulier de sa voix et sa tignasse couleur suie. A force de le voir dans les films du regretté Alain Resnais depuis La vie est un roman, en 1983, il est devenu un compagnon de route. De ceux que l’on voit rarement mais dont on ne peut se passer longtemps.

Je sais de longue date qu’Arditi est passionné par le vin. Une inclination qui l’a incité à participer à la série télé Le Sang de la vigne. Une saga pas follement enthousiasmante, mais qui a le mérite de marier polar, vin et terroir. Une performance dans une France qui a pris la mauvaise habitude de diaboliser un des rares savoir-faire qui fait encore rêver au-delà de ses frontières.

L’ami Pierre est encore monté dans mon estime à la lecture d’un entretien avec le vigneron alsacien Jean-Michel Deiss paru cet été dans le supplément bachique du Journal du dimanche. Un échange passionnant entre deux hommes de culture qui partagent le même amour érudit pour le vin. La même soif de liberté, aussi, dans une époque qui tend à la limiter. Ils dénoncent en chœur «une société sécuritariste», «hygiéniste», avec la tentation d’imposer le risque zéro. «Ce n’est pas la peine de se réveiller puisque commencer la journée, c’est trop dangereux», ironise l’acteur.

A la question de savoir s’il faut boire avec modération, Arditi donne une réponse formidable, loin de la rhétorique de l’excès d’un Depardieu. «Il faut boire avec raison. Boire du vin, c’est aimer. Aime-t-on avec modération? La meilleure réponse à l’hypothèse que le vin pourrait provoquer des désordres dans la vie des jeunes, c’est l’initiation, c’est-à-dire la culture du père, celle qui transmet. Ne plus parler de vin est une aberration. Certes, à la belle ivresse peut succéder la dérive moche qui abîme, comme l’amour peut abîmer, mais il ne viendrait à l’idée de personne de dire: «N’aimez plus.»

Pour conclure l’entretien, le journaliste du JDD demande à l’acteur et au vigneron s’ils préfèrent un verre de vin ou un vers de Baudelaire. «Les deux», répondent-ils avec enthousiasme, faisant résonner mon quatrain fétiche des Fleurs du mal: «Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles: Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité. Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles. Un chant plein de lumière et de fraternité!»