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«Beaucoup de profs reproduisent l’enseignement qu’ils ont connu en tant qu’étudiants. Mais cela ne marche plus. Autant regarder une capsule vidéo sur internet.»
© Thierry Porchet

portrait

Ariane Dumont, enseigner autrement

Conseillère pédagogique et professeure d’anglais à la Haute Ecole d’ingénierie et de gestion (HEIG-VD) d’Yverdon-les-Bains, elle soutient les enseignants en difficulté. Elle a instauré le principe de la classe inversée. Une méthode qui fait ses preuves

Durant les cours d’Ariane Dumont, les étudiants ne rêvassent pas. Pour retenir l’attention des ingénieurs en devenir, la professeure d’anglais à la Haute Ecole d’ingénierie et de gestion (HEIG-VD) d’Yverdon-les-Bains n’a pas besoin de confisquer les smartphones ou les ordinateurs, devenus les plaies de l’enseignement ex cathedra.

«Beaucoup de profs reproduisent le même enseignement qu’ils ont connu en tant qu’étudiants. Mais cela ne marche plus du tout. Autant regarder un bon Mooc ou une capsule vidéo sur internet», dit-elle sans craindre de vexer ses collègues.

«Même en écoutant un prof très charismatique, il n’en restera pas grand-chose à la fin du cours. Pour apprendre, l’étudiant doit expliquer à ses pairs ce qu’il a retenu, ajoute celle qui exerce aussi la fonction de conseillère pédagogique à la HEIG-VD et qui préside le Swiss Faculty Development Network, une structure qui regroupe toutes les facultés suisses autour des pratiques de l’enseignement. L’activité cérébrale d’un étudiant qui écoute passivement est la même que lorsqu’il regarde la télévision.»

Evaluation de l’enseignement

La pimpante Ariane Dumont est persuadée que la génération des digital natives possède un autre câblage cérébral. «Il faut s’y adapter», dit celle qui est également chargée d’organiser l’évaluation de l’enseignement à la HEIG-VD.

Installée devant son café au lait dans un bar lausannois, elle poursuit: «Mes cours aussi sont évalués deux fois par année. C’est ce que j’explique à mes collègues récalcitrants.» Elle les soutient et les aide à faire évoluer leur enseignement. «Certains sont en posture de survie», regrette-t-elle.

Ecouter Ariane Dumont, c’est se nourrir de son optimisme et de son énergie débordante, qu’elle dit puiser auprès de ses étudiants. «Enseigner, c’est un cadeau. C’est tellement gratifiant et énergisant de susciter la motivation de jeunes et de les accompagner dans l’éveil à une matière.»

Changement de paradigme

Cette géographe de formation qui possède un master en lettres rêvait de devenir journaliste. Elle a d’ailleurs travaillé comme correctrice à L’Impartial avant de se tourner vers l’enseignement. Elle estime qu’un véritable changement de paradigme est en train d’opérer. «Cette transformation de l’éducation est induite par les étudiants eux-mêmes, conduits par une quête de sens et une notion de plaisir», poursuit celle qui voit un allié dans les nouvelles technologies.

Elle les apprécie énormément mais en dehors des cours. Il s’agit d’outils qui redonnent du sens à la présence en classe et qui l’obligent à repenser son enseignement.

Ressources externes et aspect ludique

Grâce à ces supports en ligne, elle propose, par exemple, à ses étudiants de lire un article présélectionné de la Harward Business Review. Sur la plateforme Perusall, une sorte de classe virtuelle, elle suit leur travail à distance, identifie les erreurs dans leurs commentaires, analyse les interactions qu’ils entretiennent en ligne les uns avec les autres. «Chacun fait son travail quand il a le temps, explique-t-elle. L’enseignant doit proposer ces plateformes et des moyens technologiques comme Cyberlearn pour la HES-SO (20 000 inscrits) permettant d’accéder à ces ressources externes.»

Elle a aussi intégré les serious games. Il s’agit d’une méthodologie qui permet d’aborder différentes disciplines sous une forme ludique. Les étudiants, derrière leur écran, mettent en pratique leurs cours théoriques pour marquer le plus de points possible.

Travail collaboratif

Par contre, elle exècre les tablettes à l’école. «Je trouve horrible ces enfants assis en classe devant une tablette ou un ordinateur. Pendant les cours, il faut privilégier les contacts humains. Je suis contre l’école numérique qui ne change pas les comportements, on devrait d’ailleurs plutôt parler d’une école numérisée», dit-elle sans détour.

Adepte de la classe inversée que lui a fait connaître le professeur Eric Mazur à Harvard, durant plusieurs séjours à Cambridge, elle encourage le travail collaboratif. «Nous sommes tous partenaires au même niveau», explique-t-elle. Malgré ses 56 ans, elle se confond avec ses étudiants.

«Nous travaillons par petits groupes. Nous partageons, discutons et confrontons nos avis. Je ne crois pas à la régurgitation. Même un vocabulaire d’anglais doit être appris dans un contexte, explique celle qui ne voit rien de véritablement nouveau dans cette manière d’enseigner. Socrate déjà parlait d’art du questionnement.»

Méditation en anglais

Et pour retenir l’attention, elle essaie de varier son enseignement toutes les quinze minutes environ. Quand elle trouve ses étudiants trop dissipés, elle leur propose dix minutes de méditation en anglais. «Et après, cela se passe beaucoup mieux», explique celle qui se considère comme une grande timide ayant appris à sortir de sa zone de confort.

«Quand j’étais moi-même étudiante, je n’ai jamais osé ouvrir la bouche», se souvient cette native de Bienne qui a vécu au Locle et à La Chaux-de-Fonds. Son père y était déjà professeur à l’école d’ingénieurs. «Je me suis mariée très jeune pour que ma mère, décédée trop vite, puisse assister à la cérémonie.»

Mère de deux garçons, aujourd’hui adultes, et passionnée de montagne – où elle dit s’élever spirituellement –, elle reste attachée à sa région d’origine où ses deux frères horlogers travaillent. «Ils y possèdent leur propre manufacture», dit-elle en présentant, avec fierté, sa montre qui brille de mille feux et qui détonne avec son collier ethnique. «Nous sommes tous les trois très soudés. Si l’un va mal, l’autre réplique aussitôt.»


Profil

1998 Déménagement dans le canton de Vaud, à Pully, et embauche à la HEIG-VD comme enseignante et conseillère pédagogique.

2008 Master of Advanced Studies (MAS) en Human Systems Engineering et formation de coach.

2012 Séjours à la Harvard University dans le groupe d’innovation pédagogique d’Eric Mazur.

2016 Publication du livre sur la pédagogie inversée chez De Boeck.

2018 Comité scientifique du Certificate of Advanced Studies (CAS) de la HES-SO en enseignement supérieur. 

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