La voix est grave, gutturale et presque androgyne. Troublante à sa manière, elle est de celles qui, de Jeanne Moreau à Brigitte Fontaine, définissent un caractère mieux que ne peut le faire l'approche physionomique. Organe prolixe, la voix d'Ariane Karcher parle de l'usure du temps et des fêlures intimes, sans pour autant n'être que l'apanage de la maturité. «J'ai ce timbre particulier depuis toujours. Toute petite, les gens étaient très surpris de ma grosse voix, qui contrastait avec ma blondeur naturelle.» Une tessiture éminemment radiophonique, qui a déjà fait le bonheur de nombreux cinéastes et publicitaires.

Et c'est à la radio, précisément, qu'Ariane Karcher se voit conviée pour défendre les choix de sa programmation en ce premier jour du Far. Par un hasard du calendrier, le début du festival nyonnais coïncide avec la dernière éclipse solaire du siècle. A croire que la voûte céleste s'est donné pour mission d'illustrer par l'exemple l'art théâtral dans son oscillation constante entre masque et dévoilement. De même, la voix d'Ariane Karcher ne peut éclipser tout à fait ce corps robuste et altier, propre à inspirer le respect. Et lorsqu'elle déclare avoir toujours désiré être «Picasso ou Marie Curie», on ne peut s'empêcher de penser à l'image de Gertrude Stein, cet écrivain américain dont Picasso fit un magnifique portrait.

Evoquée sans forfanterie aucune, cette filiation idéale révèle le besoin de s'engager, par les sciences ou les arts, au service de la société. Et de «rêver sa vie, de la jouer, d'une certaine manière». Victime d'un événement traumatisant dans sa petite enfance, Ariane Karcher se réfugie très tôt dans le monde de l'art. La peinture est sa première alliée, une forme d'expression qu'elle n'abandonnera jamais tout à fait: «Au cours de l'année, quand la pression devient trop forte, je ressens le besoin de débrancher pour quelque temps. Dans ces moments-là, je m'enferme dans mon atelier pendant un mois pour peindre… et il en ressort une expo!»

Quant au théâtre, Ariane Karcher y vient très tôt, dès l'école primaire. «A chaque fois qu'il y avait un rôle à tenir, j'en étais. Je ne dirais pas que j'avais un don, je n'aime pas vraiment ce terme, mais j'avais en tout cas le goût du théâtre, qui m'a permis d'avoir très vite des rôles importants.» Elevée dans une famille bourgeoise jurassienne, Ariane Karcher ne peut évidemment pas se consacrer entièrement au théâtre. Des études, un travail dans le paramédical (filiation «Marie Curie») constituent le parcours «sérieux» de la jeune fille, qui sait se garder du temps pour poursuivre ses activités artistiques.

Au sein d'une troupe de théâtre genevoise, Ariane Karcher fait la connaissance de Christian, qui deviendra son mari. Ensemble, ils montent La Guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudoux, et se font remarquer par un programmateur nyonnais. Celui-ci les invite à jouer en plein air à Nyon, prétextant l'idée de constituer ainsi un minifestival. Prise au jeu, Ariane Karcher lui répond qu'«on ne fait pas un festival avec une seule pièce!» Ainsi naissent les Théâtres d'Eté, aujourd'hui rebaptisés Far, ou Festival des arts vivants afin de souligner l'importance d'autres disciplines artistiques au sein de la programmation.

Au-dessus de la maison de la radio à Lausanne, les nuages courent, alternant pluies torrentielles et éclaircies, et jouant à cache-cache avec l'éclipse naissante. Un temps incertain qui n'entache pas l'enthousiasme de la femme de théâtre, à l'orée de son quinzième festival: «Même s'il est extrêmement usant de devoir se battre année après année pour financer le festival, ma foi en le théâtre, la danse et les arts vivants est intacte. Toutefois, je sens que l'on s'émousse avec les années, et je songe à préparer ma sortie.»

Bien que l'on ait du mal à imaginer le festival sans elle, Ariane Karcher se voit donc déjà sans Far: «Je dirige depuis plusieurs années des ateliers, et ce serait l'occasion d'ouvrir une véritable école de théâtre, faire davantage de mise en scène… et de peinture, naturellement.» Une manière de renouer avec l'immédiateté de la création artistique? Certes. Mais à y bien regarder, la programmation du festival relève déjà d'une forme de création. «Choisir une direction artistique, c'est aussi se dévoiler au travers d'un désir de partage. De fait, le festival est un peu à mon image.»

Une image forte, assurément, si l'on en juge par les thèmes abordés dans les spectacles de cette édition: abus sexuel, mort, racisme et exclusion, autant de sujets tabous que le théâtre ou la danse permettent de mettre en lumière. Et Ariane Karcher de défendre cette vision des arts: «J'ai découvert récemment une phrase, de Nietzsche je crois, qui correspond totalement à ma vision artistique: «Les arts permettent de ne pas mourir de la vie.» Le théâtre, la danse, la peinture sont là pour parler à notre place, pour dire l'indicible de manière accessible à tous. C'est pourquoi il est essentiel pour moi de privilégier un théâtre viscéral, qui s'adresse à l'âme et non aux neurones. Dans un spectacle, j'ai besoin de rire ou de pleurer: si je ne sors pas différente, cela ne me suffit pas.»

Comme autant de fragments d'un portrait cubiste, les spectacles du Far mis bout à bout reconstituent le portrait intime de sa directrice. Un portrait au grain bien plus précis et troublant que n'importe quelle photographie. «J'ai mis du temps à accepter de voir mon image dans les journaux. Le drame mortifère que j'ai subi enfant me donne encore une très mauvaise image de moi. Et c'est aussi pour cela que je me suis longtemps cachée derrière des rôles.»

Aujourd'hui, Ariane Karcher ne se cache plus. Dans la cour de l'Usine à Gaz, tous les soirs du festival, la directrice s'expose sans complexe au regard de tous. A la voir ainsi drapée dans ses robes de prêtresse inca, promenant sa courte chevelure blonde et son rire contagieux entre artistes et spectateurs, Ariane Karcher donne l'impression d'incarner le seul rôle qui lui sied désormais: le sien.