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Après la Cisjordanie, puis la Jordanie, Arlette Monnard-Elhajasan s'est installée en Tunisie.
© Nicolas Fauqué pour Le Temps ©

Expats à la dure (2/5)

Arlette Monnard-Elhajhasan, une Genevoise à l’âme arabe

Par amour et goût de l’aventure, l’Helvète a abandonné le confort de son pays pour s’immerger dans le monde arabe. Une exploration de toute une vie qu’elle ne regrette pas un instant

Ils vivent tous dans ce que Donald Trump qualifia un peu de vite de «shithole countries» : du 13 au 17 août, «Le Temps» brosse le portrait de ces Helvètes exilés au bout du monde, là où il n'est pas forcément facile de s'intégrer.

Lire l'épisode précédent:

Chez Michel Hediger, le mariage des Alpes et des Andes

Ne vous fiez ni à sa blondeur ni à ses yeux verts: après quasi quarante ans passés au Proche-Orient et au Maghreb, Arlette Monnard-Elhajhasan est Arabe. Généreuse dans l’accueil, le verbe haut et l’émotion spontanée, ses gestes respirent l’aisance de ceux qui sont habitués à voguer d’un monde à l’autre. En Suisse, sa nature expansive détonne; en Tunisie, en Jordanie et en Cisjordanie, on s’étonne qu’une ajnabia (étrangère) maîtrise à ce point une langue et des codes si complexes. C’est qu’Arlette, infirmière de profession et originaire de Chambésy (GE), a vécu des années en Palestine rurale avant de s’établir à Djerba.

Un réveillon décisif

Son destin bascule à Londres, lors du réveillon du 31 décembre 1970. Elle qui était venue suivre une école d’infirmières rencontre Hasan, un étudiant en gynécologie palestinien. L’homme est issu de la tribu bédouine turkmène Achira qui vit depuis 1948 à Nazalwasta, petit village de Cisjordanie entre Tulkarem et Jénine. C’est le coup de foudre, puis le mariage et quatre naissances: Abdulmuti en 1972, Raya en 1974, Yasmine en 1975 et Khaled en 1977.

Hasan ne veut pas quitter l’Angleterre, mais Arlette, en mal d’exotisme, rêve de voir la Palestine. Sa persévérance a raison des réticences de son mari et le 15 mai 1979, la famille quitte Londres pour Nazalwasta, à la stupeur des parents et de la sœur d’Arlette. Laquelle atterrit dans un monde arabe rural qui lui réserve quelques difficultés. «J’ai eu de la peine à me faire à la séparation hommes-femmes pratiquée strictement par les Bédouins», dit-elle. Et puis, la vie est spartiate: pas de téléphone, des toilettes à la turque, des serpents et des lézards qui s’invitent à l’improviste dans la maison, des moustiques omniprésents… Surtout, Arlette doit se familiariser avec la langue et la culture de sa belle-famille. Tous les soirs, elle apprend un mot d’arabe, aidée par ses belles-sœurs et encouragée par son inénarrable belle-mère, Jitti, une vieille Bédouine ridée et tatouée qui mange avec les mains et avec force bruits de bouche. Arlette se fond tout entière dans cette nouvelle vie, embrassant l’islam qu’elle pratique dans un mélange serein de décontraction et de respect des traditions.

Mille naissances

Les quinze années qui suivent laissent peu de place aux regrets, aucune aux loisirs. Arlette l’infirmière et Hasan le gynécologue font équipe pour accoucher des centaines de femmes. «Pas une n’est morte entre nos mains», dit-elle avec fierté. Un exploit au vu de la dureté de la vie des mères souvent harassées par le travail des champs, et des conditions humaines et sanitaires des naissances. Lorsqu’elle revient en Suisse pour de courts séjours, Arlette ne s’y retrouve pas, entre la rigidité de sa famille qui l’étouffe et «les préjugés des gens qui avaient tant de peine à penser que j’étais la mère de ces quatre enfants qu’ils imaginaient que je travaillais comme nounou pour une famille saoudienne».

Exilée dans sa patrie

C’est pourtant en Suisse que la famille trouve refuge lors de la première Intifada. «Quitter la Palestine nous a brisé le cœur, mais les checkpoints, les militaires israéliens, la paranoïa, on n’en pouvait plus. Nos enfants adolescents auraient pu être arrêtés, voire pire», dit Arlette. Elle se préoccupe particulièrement du sort de son aîné, Abdulmuti, qui souffre de myopathie, une dégénérescence musculaire grave. Les Elhajhasan s’établissent à Saint-Imier, dans le Jura, où Hasan a trouvé un poste. Au soulagement d’être en sécurité succède rapidement la difficulté de l’intégration. «Nous avons été confrontés au racisme, à l’ignorance», raconte Arlette. Quatre ans plus tard, trois des quatre enfants partent étudier en Jordanie où ils se sentent bien plus à l’aise. Arlette et Hasan rentrent à leur tour en Cisjordanie, mais d’autres problèmes les attendent. «La corruption, l’autoritarisme, le clientélisme établis par le clan Arafat nous ont écœurés. On ne pouvait rien faire sans être membres d’un parti», explique-t-elle. Déçu de ce pays dans lequel il ne se reconnaît plus, le couple rentre en Suisse. Un drame les frappe alors: le rapt de leurs deux petits-fils en 2000 par leur père, un Palestinien de Cisjordanie. Il faudra des années à leur fille Raya, souffrant d’une grave anorexie qu’avait adoucie la maternité, pour surmonter cet arrachement. Deux ans plus tard, la vieille Jitti, la belle-mère bédouine adorée, rend l’âme.

Le pays de la liberté

Arlette tombe alors en dépression. «Les années à trimer, l’Intifada, la maladie de mes enfants, le kidnapping de mes petits-fils…, soudain, tout m’est tombé dessus», dit-elle. Elle réalise aussi combien le caractère possessif de Hasan lui pèse et décide de partir seule en vacances pour décompresser. «J’ai tapé «vacances + soleil» sur Google et je suis tombée sur une pub pour la Tunisie.» Ni une ni deux, Arlette débarque dans ce pays inconnu et en tombe amoureuse. «La nature, les paysages, la gentillesse des Tunisiens m’ont fait un bien immense.» La liberté l’appelle, elle répond: trois ans plus tard, à la stupeur de tous, elle divorce de Hasan sans rien lui demander. «Il m’avait déjà donné tout ce que j’aurais pu souhaiter», dit-elle. Arlette achète un appartement à Djerba, où elle vit depuis neuf ans. Revenir en Suisse, où ont fini par s’établir trois de ses enfants? A cette idée, elle rigole. «Ce pays est magnifique, propre et organisé, mais il ne me correspond plus. Je ne supporterais pas le train-train, l’ennui et la grisaille de la météo. Les gens sont si moroses… Décrocher un sourire dans les bus genevois, c’est un exploit!»

A Lire: Accoucheuse à Tulkarem, aux Editions Labor et Fides

N’allez pas croire pour autant qu’elle tresse des couronnes à la Tunisie. «Certains endroits sont très sales, la corruption est omniprésente, les infrastructures sont défaillantes et la société est anarchique», fustige-t-elle. Sans jamais oublier la Palestine, c’est pourtant là qu’elle se sent chez elle, dans ce pays nouvellement libéré qui lui ressemble tant. Une Tunisie entre deux mondes, l’arabe et l’européen, passant de l’un à l’autre dans une quête identitaire à jamais inachevée.


Profil

1951 Naissance à Chambésy (GE).

Mai 1979 Arrivée à Nazalwasta (Cisjordanie).

1988 Retour en Suisse à Saint-Imier dans le Jura.

Mai 1992 Retour en Cisjordanie.

2009 Arrivée à Djerba.

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