Le Temps: Quelle est selon vous la définition d'un chauffard?

Herbert Studach: Il s'agit de quelqu'un qui roule régulièrement à des vitesses très élevées. J'entends ici des excès de vitesse qui sont considérés par la loi comme des cas graves. Pour ma part, je préfère l'expression «chauffard habituel» pour souligner que c'est une personne qui a l'habitude de commettre des excès.

– A-t-on affaire à un phénomène nouveau?

– Pas du tout. Il y a toujours eu des conduites inconscientes, des courses entre jeunes qui finissent mal. Et je rappellerai qu'il y a trente ans, environ 1700 personnes étaient tuées chaque année en Suisse par des accidents de la circulation. Il n'y avait pas d'autoroute, pas encore de limitation de vitesse, les voitures étaient moins sûres. Les collisions frontales étaient fréquentes et dévastatrices. Aujourd'hui, nous avons des autoroutes, des limitations, des voitures plus sûres. Par rapport au début des années 70, le nombre de tués a diminué de deux tiers. Le trafic est aussi plus dense, la répression plus importante et les possibilités d'excès sont moins grandes qu'autrefois

– Comment dès lors expliquer les dramatiques accidents récents?

– L'augmentation des prescriptions routières a son revers. Le conducteur sent sa liberté de plus en plus restreinte. Sa route est parsemée de ralentissements et d'autres obstacles. Cela se traduit par un surcroît d'impatience, de stress et d'inquiétude qui peut se transformer en agression. On voit ainsi apparaître le profil du «chauffard de stress». C'est typiquement un conducteur mâle dans la quarantaine, qui occupe un poste à responsabilité et possède une voiture puissante. Sous le coup de la pression, que celle-ci soit professionnelle, financière ou familiale, il craque soudain et commet de graves excès routiers. D'autre part, il est vrai qu'il y a aujourd'hui davantage d'accidents commis par des jeunes qui ont un comportement totalement irresponsable, voire criminel.

– On évoque beaucoup les excès de jeunes conducteurs originaires des Balkans.

– Faut-il rappeler que la grande majorité des conducteurs originaires des Balkans se conduit parfaitement sur la route? Je ne nie pas qu'une minorité d'entre eux commet des excès catastrophiques. Ces jeunes gens viennent souvent de familles pauvres qui ont connu la violence et la mort. Puis ils se trouvent un jour dans un pays riche qui permet un accès facile à la voiture, de plus à des voitures puissantes. Mon hypothèse est que ces conducteurs, qui ne sont pas bêtes et savent qu'ils commettent des infractions, éprouvent beaucoup de peine à s'ajuster aux prescriptions routières suisses. Les prescriptions n'étaient pas aussi restrictives dans leurs pays d'origine. Mais arrêtons de nous focaliser sur eux. La plupart des chauffards sont Suisses.

– Cette focalisation est-elle aussi le fait des médias?

– Le phénomène médiatique des chauffards n'est pas récent. Tenez, voici la première page du Blick du 7 avril 1996 (ndr: on y voit une voiture accidentée avec le gros titre: «trois cents morts: les Suisses foncent comme jamais sur la route»). Cela dit, la couverture médiatique des excès routiers et des accidents est aujourd'hui plus importante qu'auparavant, plus sensationnaliste aussi. Les médias commencent d'ailleurs à exagérer. Je me méfie de la prétendue portée éducative des reportages sur les fous du volant. Ils peuvent même avoir des effets incitatifs sur des caractères fragiles. Ce coup de zoom sur les chauffards détourne aussi l'attention générale de problèmes autrement plus larges, comme la vulnérabilité de la tranche d'âge 18-24 ans. Ces jeunes gens accèdent sans peine au permis de conduire et à des voitures très rapides. Mais ils manquent d'expérience, veulent tester leurs limites et surestiment occasionnellement leurs capacités de conduite, avec parfois des conséquences dramatiques.

– Plus sévères, les nouvelles législations routières qui seront introduites le 1er janvier freineront-elles les inconscients?

– Il restera toujours des incorrigibles. Mais la vaste majorité des conducteurs sera, je crois, influencée de manière positive, par exemple par des retraits de permis plus longs et plus systématiques. Au contraire d'une amende, un retrait est ressenti comme une privation de liberté et un échec personnel. Il est donc plus efficace. Il reste toutefois beaucoup à faire du côté de l'éducation des jeunes et du travail thérapeutique. En particulier sur les conducteurs dont le permis à été retiré pour une longue durée. Priver quelqu'un de conduite pendant deux ans ne changera rien à l'affaire si cette personne ne change pas sur le plan psychologique. De même, mettre un chauffard en prison sans le traiter ne servira à rien. Il en ressortira inchangé, insatisfait et en colère, donc prêt à commettre à nouveau des excès routiers. Il faut instaurer un vrai suivi psychologique pour ces personnes afin que celle-ci en arrive à l'essentiel: mettre en question leur propre comportement sur la route.