Les patrons successifs de Nintendo l’avaient juré haut et fort: eux vivants, jamais leur entreprise de jeux vidéo n’irait voir ailleurs. En clair, l’éditeur des titres à succès comme Mario ou Zelda proposerait ses productions sur ses propres consoles uniquement. Fin de l’histoire.

Sauf que l’histoire emprunte parfois des détours imprévus. Dès ce jeudi, et après quatre mois d’attente, Nintendo sort donc Super Mario Run sur l’AppStore (et en 2017 sur Google Play), la plateforme des applications destinées aux appareils mobiles d’Apple. Le plombier moustachu qui débarque chez la Pomme? Autant dire une révolution pour Nintendo dont c’est le premier vrai jeu à être développé pour une autre machine que la sienne. Ou une ultime trahison pour les fans hardcore, c’est selon.

Il faut reconnaître que le fabricant japonais n’avait pas forcément le choix. Depuis l’arrivée massive des smartphones en 2009, l’inventeur de la console portable Game Boy pourtant vendue à 272 millions d’exemplaires, a vu son modèle économique petit à petit mis à mal. La téléphonie nomade a converti une population qui ne jouait pas vraiment à s’occuper les doigts sur ses écrans dans le bus ou entre deux réunions. Et dans la foulée imposé ses nouveaux champions: Angry Birds, Clash Royal et autres petits jeux de réflexe et de réflexion qui se téléchargent pour trois fois rien.

Pendant ce temps, Nintendo et ses cartouches à 69 francs résistent. La rumeur veut que le fabricant de Kyoto réfléchisse même à lancer son propre smartphone. Pour Nintendo, ses machines restent les seules capables de créer une expérience ludique idéale. «Certains de nos jeux sont tout simplement trop complexes. Ils nécessitent des combinaisons de touches, voire l’utilisation d’un contrôleur qui est absent d’une tablette», argumentait un porte-parole de la firme lors de la sortie du premier jeu de cartes Pokémon sur iPad en 2014.

D’une seule main

Mais le passage à l’ennemi fait visiblement son chemin. La faute aux chiffres de vente des Nintendo DS qui fléchissent et à ceux de la WiiU qui n’ont jamais décollé. Il y a d’abord eu Miitomo, réseau social développé sur mobile début 2016 et qui a fait un carton. Et Pokémon Go, qui a ensuite élargi un peu plus la brèche cet été. Même si le jeu n’est pas à proprement parler une production 100% Nintendo, il a montré au japonais la puissance d’un engouement mondial instantané. Et ses répercussions sur les marchés financiers.

Voilà qui a fini par convaincre Tatsumi Kimishima, PDG de la marque, d’embrayer le démultiplié. Sacrifier à l’iPhone et à l’iPad peut-être, mais pas question de faire comme tout le monde. Super Mario Run ressemble à un Mario, a le goût d’un Mario et son odeur, mais ce n’est pas vraiment un Mario. Déjà parce que le joueur ne contrôle pas exactement le petit personnage qui traverse tout seul l’écran, de gauche à droite. Ensuite parce que ce «runner» est jouable d’une seule main, histoire de coller au mieux avec l’ergonomie d’un écran tactile.

Le joueur pilote donc le plombier (ou Luigi son frère, Yoshi la tortue, Toad le bolet) en lui faisant faire des sauts dans le but de récupérer un maximum de pièces d’or et de secourir au bout de 24 tableaux la Princesse Peach des mains de l’ignoble Bowser. Il y a quand même des choses qui ne changent pas au Royaume Champignon.

Trop facile

Trois modes sont mis à la disposition des gamers. Le classique Tour des mondes pour sauver la princesse, les défis Toad qui permettent aux joueurs de se mesurer à l’internationale connectée, et un éditeur de royaume pour construire ses propres niveaux. Nintendo a également mis toutes les chances de son côté en adaptant Mario aux joueurs débutants. Plusieurs astuces – bloc Pause, esquive automatique des ennemis de base – font déjà dire que le jeu est trop facile, et que les plus aguerris y viennent à bout en deux temps trois mouvements.

Plus contraignant, Nintendo impose d’être constamment connecté au haut débit pour jouer, en Wi-Fi ou en 4G. Ce qui, vu de la Suisse où le roaming est un assommoir, rend Super Mario Run dangereusement utilisable à l’étranger. Le japonais invoque le besoin d’éviter la tricherie et le piratage, et le fait que la variante Défis Toad, nécessitant une connexion, elle oblige toute la structure du jeu à squatter en ligne.

Le prix qui fâche

Pour rester dans les coûts, parlons prix, l’autre sujet qui fâche. Le jeu se vend 10 francs. Une somme considérable en comparaison de la concurrence dont les productions s’échangent souvent trois fois moins cher. Certains y voient au contraire une salutaire remise à plat des tarifs jugés souvent trop bas par les éditeurs.

L’arrivée de Nintendo sur terminal mobile ne signifie pas pour autant l’abandon de son cœur de business. Le japonais fait toujours la course avec Sony (PlayStation 4) et Microsoft (Xbox One) qui lui tiennent largement tête sur le marché des machines de salon. Le fabricant s’apprête à lancer en mars 2017 la Switch, console hybride à la fois fixe et mobile. Et, d’après la rumeur, avec un tout nouveau Super Mario dedans.

Super Mario Run, pour iOS (iPhone et iPad), 10 francs.


C’est l’histoire d’un plombier…

Même s’il en a assumé brièvement l’interim, Shigeru Miyamoto, 64 ans, n’est pas le boss de Nintendo. Mais depuis son arrivée en 1977 dans cette ancienne fabrique de jeu de cartes reconvertie dans les jeux vidéo, c’est lui qui en incarne les valeurs et en assure la majorité des retours sur investissement. Dessinateur, compositeur, designer, Miyamoto, c’est ce touche-à-tout génial à l’origine de la mythologie de l’éditeur japonais. C’est lui qui a créé Donkey Kong, le gorille qui balance des barils, et la saga Zelda.

En 1985, il invente l’histoire improbable d’un plombier italien parti à la rescousse du Royaume Champignon et de Peach, sa princesse. Pour créer son personnage, Shigeru Miyamoto revient à l’époque des fumetti qu’il dévorait en rentrant de l’école. Le plombier moustachu sera son hommage à la bande dessinée italienne. Mais aussi une solution aux contraintes graphiques de l’époque qui nécessitent de simplifier le trait, quitte à le forcer. Mario, son gros nez, sa grosse moustache et son gros chapeau sont ainsi tout de suite reconnaissables sur l’écran de la télévision. Au point de faire de Super Mario et ses 262 millions d’exemplaires vendus à travers le monde depuis 31 ans, la série de jeux vidéo la plus rentable de tous les temps.

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