Expression

«Articule, on ne comprend rien à ce que tu dis»

Souffrir d’un cheveu sur la langue ou d’un trouble similaire peut être gênant une fois sorti de l’enfance. Mais si certains adultes en pâtissent, pour d’autres cette particularité peut s’avérer positive

Emmanuel Macron et Alain Berset ont un point commun, à part leur statut de chef d’Etat: tous deux ont un trouble de l’articulation. Alors que le premier a un léger cheveu sur la langue, le second souffre d’un «schlintement»: l’air s’écoule mal de sa bouche à cause d’un mauvais placement de la langue. «Ces dysfonctionnements peuvent gêner, parce que l’auditeur se concentre alors parfois plus sur les sons produits que sur le contenu», explique Jocelyne Gunzinger, logopédiste qui exerce à Genève. Son métier: traiter les troubles du langage oral et écrit. «Mais comme le prouvent ces deux hommes, beaucoup d’adultes vivent très bien avec.»

A l’image de Sophie Favier, animatrice de télévision française, certains font même de cette différence un atout. Marina Laganaro, professeure à la Faculté de psychologie de l’Université de Genève et coresponsable de la maîtrise en logopédie, va dans ce sens. «Si le trouble est léger, il peut aussi donner un trait de caractère intéressant, devenir un signe distinctif. Peu d’adultes consultent pour ce type de problèmes.» Une autre raison pourrait expliquer la rareté de ces consultations: elles ne sont pas remboursées par les assurances maladie pour les adultes, contrairement aux difficultés de langage ou de prononciation survenues suite à un accident cérébral.

Mais ces petites différences peuvent aussi être psychologiquement douloureuses. «Lorsque le trouble est important, une personne qui ne parle pas très bien peut sembler peu intelligente au regard des autres. Ils imaginent qu’elle a d’autres problèmes», explique Marina Laganaro. «Evidemment, la prononciation et les capacités intellectuelles sont tout à fait dissociées, mais on a tendance à généraliser.»

Un manque de confiance en soi

D’où, parfois, la volonté de consulter. Jocelyne Gunzinger se souvient: «Cela peut générer un manque de confiance en soi. Une professeure de lettres m’avait contactée à cause d’un cheveu sur la langue qu’elle avait corrigé pendant son enfance. Mais quand elle se sentait stressée, en donnant ses cours, elle se crispait et parlait à nouveau comme lorsqu’elle était petite. Ça lui posait problème par rapport à l’image qu’elle donnait d’elle-même.»

Autres cas: lorsque les difficultés sont dues à une raison morphologique. «Ce qu’on appelle un bec-de-lièvre ou une fente labiale peut par exemple provoquer des troubles de l’articulation, détaille Marina Laganaro. Des opérations et de l’orthodontie peuvent alors être nécessaires avant que le patient ne voie un logopédiste.»

C’est ce qu’a vécu Dag Jeanrenaud, Neuchâtelois de 52 ans, designer. Opéré enfant d’une fente labiale, il avait été suivi par un spécialiste. Mais ces derniers mois, il a recommencé à consulter en raison d’une reconversion professionnelle: «Je dois m’adresser à des clients, ce qui nécessite des efforts.» Parce qu’il «mange ses mots», Dag Jeanrenaud a presque quotidiennement de la peine à se faire comprendre. «Des amis habitués proposaient même de traduire ce que je disais pour ceux qui ne me connaissaient pas.» Aujourd’hui, il qualifie ses séances chez le logopédiste-dans son cas remboursées par les assurances- et les exercices quotidiens d'«agréables», et il constate des progrès.

S’entraîner comme un sportif

Car les troubles de l’articulation ne sont pas irrémédiables. Si les enfants consultent plus et changent plus facilement leurs habitudes, Jocelyne Gunzinger est optimiste. «Le résultat dépend beaucoup de la motivation du patient. Il faut déprogrammer une série de faux mouvements avec la langue. C’est un peu comme un sportif, il faut beaucoup s’entraîner.»

Que faut-il faire? «On s’exerce à faire le mouvement correct, par exemple avec un bâtonnet entre les dents, devant un miroir. On commence par travailler juste le son en question, un «s» par exemple, puis on doit le prononcer dans des mots, et enfin dans des phrases.» La logopédiste poursuit: «Quand la personne n’est pas concentrée ou fatiguée, les vieilles habitudes reviennent souvent au galop. Se corriger demande donc d’être tout le temps attentif en début de traitement, mais cela reste possible.» De quoi encourager les adultes concernés.

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