Lundi soir à Lausanne, les collaborateurs des agences Artou étaient invités à rencontrer la direction de SSR voyages. Après des mois de galère, leur entreprise était en effet rachetée par le voyagiste spécialiste des étudiants (Le Temps du 10 mai). Séance ambiguë pour ces salariés en sursis, qui vivaient la nouvelle autant comme un sauvetage que comme un deuil. D'un côté, la majorité d'entre eux savait que ce mariage avec un groupe solide sauve leur emploi. De l'autre, ils pouvaient craindre que l'esprit de leur mythique agence, spécialisée dans les «voyages culturels à thème», disparaisse dans cette fusion avec SSR, devenue récemment filiale du britannique STA. Sans compter la séparation d'avec le fondateur d'Artou, le père spirituel Pierre Jaccard, qui reprend son autonomie. Si la nostalgie était intacte au sortir de la réunion, les participants avaient semble-t-il retrouvé l'espoir, sinon la raison. «Je pense qu'on en est sortis moins défaits qu'on avait imaginé, commente Michel Zaugg, responsable d'Artou Neuchâtel. Il aurait été naïf de croire qu'on pouvait continuer comme ça.»

Car l'évolution du voyage a mis en péril les agences de taille moyenne. Obligées de s'équiper lourdement en informatique, elles y ont investi des sommes colossales, alors que dans le même temps, les prix des billets d'avion ne cessaient de chuter. A cela s'ajoute, dans le cas d'Artou, six agences et une cinquantaine de salariés, des coûts de personnel trop élevés jusqu'à l'an dernier, et une gestion inégale, marquée par le tempérament bohème de son directeur. «Cela fait des années que j'affirme qu'une entreprise comme Artou doit passer dans les mains d'un grand groupe pour survivre, répète à l'envi Pierre Jaccard. J'ai tout fait depuis quatre ans pour la rendre plus attrayante et faciliter une telle reprise.» Dont acte: le directeur assure que depuis le début 1999, après avoir «réduit la voilure» et rationalisé, Artou a renoué avec les chiffres noirs.

Et si le mythe fondateur d'Artou devait pâtir de ce mariage, personne dans la profession ne s'en inquiète vraiment: l'activité de l'agence n'est plus depuis longtemps celle qui a fait ses heures de gloire. «En fait, 85% du business d'Artou se réalise sur la billetterie sèche, sur les billets d'avion seuls», relève Rita Sulzberger, directrice des ventes Suisse romande de SSR, la nouvelle patronne d'Artou. «C'est toujours le marché qui dicte.»

Ce marché, c'est une clientèle de mieux en mieux informée et de plus en plus indépendante, se passant volontiers du sur mesure que prônaient hier les agences dites différentes. Les «Escapades» d'Artou, ces voyages individuels mêlant un encadrement léger (vol, voiture avec chauffeur, hébergement réservé) et une grande liberté pour le touriste, devraient cependant être préservées. Beat Obrist, directeur général de SSR, se laisse quelques semaines pour décider de ce qui sera sauvé. Grands perdants de l'affaire: l'équipe administrative d'Artou, une dizaine de personnes environ, qui pourraient se retrouver au chômage à moins qu'ils partent vers le siège zurichois de la SSR. Beat Obrist se veut rassurant: «Je pense qu'on trouvera des solutions.»

Ce qui a surtout motivé la SSR, «c'est le rachat de la force de vente», avance Rita Sulzberger. «Une équipe jeune, aimant vraiment les voyages et aux caractères bien trempés», a déjà observé la nouvelle directrice qui estime que les deux cultures d'entreprises se mêleront parfaitement.

Avec cette acquisition, le groupe alémanique va pratiquement doubler ses effectifs et son chiffre d'affaires en Suisse romande, à 60 millions de francs environ. Cette croissance devrait rendre la SSR tout à coup très francophone: son chiffre d'affaires national ne pesait somme toute «que» 115 millions de francs en 1998. Elle devrait aussi permettre au groupe d'augmenter sa puissance d'achat et donc ses capacités de négociation avec ses fournisseurs. En terme d'image, Rita Sulzberger estime que la notoriété d'Artou est surtout forte entre Genève et Lausanne. Quoi qu'il en soit, les six agences digérées par SSR préserveront la marque par une enseigne «Artou SSR Voyages».

Voir son label lui échapper ne semble pas froisser Pierre Jaccard, décidé à tourner la page et à revenir à ses passions sous un nouveau nom. Avec «Tigre vanillé», sa nouvelle agence, il compte proposer «à une clientèle curieuse, des voyages d'exception, alliant émotion et confort».

À quelques jours d'un nouveau périple, le baroudeur de 53 ans précise: «Il reste un marché de niche pour les produits sur mesure, mais ils ne peuvent être conçus et vendus qu'artisanalement.»

De nombreux confrères, dont des dissidents d'Artou, se sont déjà lancés dans cette activité lucrative car réservée à une clientèle aisée, mais Pierre Jaccard estime avoir pour lui la créativité et une bonne connaissance du terrain.

Les célèbres librairies de voyage Artou, dont la gestion est déjà assurée par l'Office du livre de Fribourg (OLF) poursuivront quant à elles leur existence en toute indépendance. Un contrat devrait être signé prochainement entre OLF et SSR pour que les livres du premier continuent de côtoyer les agences du second, par le biais de «shop in the shop».