Les laboratoires pharmaceutiques ont trouvé un moyen de contourner l'interdiction de faire de la publicité pour les médicaments délivrés uniquement sur ordonnance. Rappelons que pour ce type de produits, la seule réclame autorisée en Suisse est celle qui est destinée aux professionnels de la santé. Il est donc interdit de s'adresser directement au consommateur pour faire leur promotion. Mais en sponsorisant les groupements de patients, les laboratoires bénéficient d'un accès privilégié au consommateur. Ces associations, dont la vocation première est d'informer les malades sur les traitements existants, représentent pour l'industrie pharmaceutique un véritable marché. On en trouve des milliers en France et quelques centaines en Suisse, où elles rassemblent plusieurs dizaines de milliers de personnes présentant des troubles de santé très divers.

Or, les brochures d'information qu'elles éditent à l'intention des malades dénotent la subtile influence de leurs sponsors. Dans une publication sur la migraine, distribuée via l'une de ces associations, pas moins de 25 médicaments soumis à ordonnance sont cités. Encore plus frappant: lorsque la Société suisse des troubles obsessionnels compulsifs était soutenue par Ciba-Geigy, la brochure d'information destinée aux patients mettait en avant l'utilité de la Clomipramine, commercialisée par ce même laboratoire. Mais lorsque le partenariat avec Ciba-Geigy est devenu caduc, une nouvelle brochure a été éditée, mentionnant cette fois la Fluvoxamine, issue comme par hasard des usines du sponsor repreneur, Solvay.

Difficile de dire si ces publications, fort bien faites au demeurant, constituent de la publicité ou de l'information scientifique. Le mélange des genres n'avait pas été prévu par le législateur. Mais les médecins et les pharmaciens interrogés ont utilisé les expressions «plutôt limite», «inadmissible», «scandale». La revue romande Médecine & Hygiène s'est penchée plusieurs fois sur ce problème, affirmant notamment que «nos instances responsables doivent œuvrer avec la détermination nécessaire pour clarifier une situation qui devient préoccupante». Le risque, pour les médecins, est de voir les patients leur réclamer tel ou tel produit. Certains se plaignent déjà d'être considérés comme de simples prescripteurs.

Les associations de patients ont un autre point de vue. Le droit à l'information et l'accès aux nouveaux traitements font partie de leurs revendications. A cette fin, elles peuvent même se transformer en groupes de pression. Aux Etats-Unis, l'association Alzheimer a pris position en faveur de certains médicaments alors que les autorisations de mise sur le marché n'avaient pas encore été délivrées. En Suisse, on se souviendra de l'histoire du Viagra, réclamé par le public avant même d'avoir été approuvé par les autorités d'enregistrement, Swissmedic. Certaines associations indépendantes, comme le Groupe d'accueil et d'action psychiatrique (GRAAP), à Lausanne, dénoncent tout de même la «prise en otage» des patients.

A Berne, Swissmedic a décidé de réagir: «Ce type de communication est souvent problématique et nous avons donc l'intention d'élaborer, dans les prochains mois, une directive générale réglant les activités touchant directement les consommateurs, dont l'information faite par le biais des associations de patients», déclare Monique Helfer, porte-parole. Il sera toutefois difficile de faire le ménage. L'arrivée des associations de patients sur Internet dispense à présent les laboratoires de verser le moindre sou pour bénéficier d'un espace publicitaire: dans les chats, les malades se chargent tout seuls de faire la promotion de tel ou tel traitement qui leur a particulièrement bien réussi. Il en va de même dans les réunions qu'elles organisent au niveau régional. «C'est impressionnant, confie un médecin de l'Hôpital de Cery, à Prilly (VD). Un jour, alors que j'assistais à l'une de ces réunions, j'ai eu le malheur de dire qu'il fallait faire attention à ne pas essayer n'importe quoi. Les patients m'ont répondu que je n'avais pas le droit d'intervenir dans leurs choix.»

«Une évolution sociologique irréversible est en marche. Les patients veulent être informés, et c'est légitime. Mais qui doit s'en charger? Les médecins ne peuvent pas facturer cette prestation, les associations de patients disposent de moyens souvent limités. Quant à l'industrie pharmaceutique, elle veut pouvoir attendre un retour sur investissement. C'est là le nœud du problème», explique le Dr Pierre-Alain Plan, membre de la rédaction de Médecine & Hygiène.