L'année 1999 est placée sous le signe du mysticisme. L'éclipse totale du Soleil qui plongera cet été de larges parties de l'Europe dans l'obscurité est déjà perçue comme un signe de mauvais augure; la fin du millénaire attise elle aussi quelques terreurs ancestrales; Elizabeth Teissier, dans un livre qui vient de sortir (Ed. Robert Laffont), se fend de prédictions les plus funestes pour l'année en cours – la Suisse, née à Berne un 12 septembre 1848 à 10 h 42, donc une Vierge ascendant Scorpion, n'y échapperait pas. Le nombre d'astrologues, voyants et autres médiums, qui vendent leurs services par petites annonces dans les journaux ou dans des salons internationaux, augmente sans cesse.

Elever, contre des croyances si largement répandues, une vision rationnelle et un esprit critique relève presque de l'utopie. C'est pourtant cette voie qu'a choisi de suivre depuis longtemps Henri Broch, professeur de physique à l'Université de Nice Sophia-Antipolis. De passage à Genève ce mois-ci, ce pourfendeur du paranormal a démontré lors d'une conférence que l'astrologie ne peut pas être considérée comme une science et a expliqué pourquoi ses prédictions et ses prédicateurs ne pourront jamais faire mieux que le simple hasard. Henri Broch dirige depuis l'été 1998 à Nice le Laboratoire de zététique, dédié à l'enseignement de la méthode scientifique et de l'esprit critique. Il y monte des expériences destinées à produire des explications rationnelles aux phénomènes prétendument fantastiques. Rencontre.

Le Temps: Qu'est-ce que vous reprochez aux gens qui croient à l'astrologie ou aux événements paranormaux?

Henri Broch: Ce n'est pas tant les gens qui y croient qui me gênent mais plutôt ceux qui profitent de leur crédulité. Ou encore ceux qui se basent sur l'astrologie pour prendre des décisions importantes, comme critère d'embauche par exemple. Mais de manière plus générale, je suis effaré de voir combien cette croyance est présente dans les milieux de l'instruction et des étudiants. Des gens qui inculquent, ou inculqueront, leur enseignement aux jeunes générations. En 1982, par exemple, j'avais fait une petite étude auprès des élèves du premier cycle sciences de l'Université de Nice. 68% d'entre eux estimaient que la torsion de cuillères par le pouvoir de l'esprit était prouvée scientifiquement. 52%, en revanche, pensaient que la dilatation relativiste du temps, expliquée par la théorie de la relativité et observée en laboratoire (au CERN notamment), était une pure spéculation théorique. C'est à ce moment que j'ai décidé de créer un cours sur la méthode scientifique.

– L'image selon laquelle les classes sociales élevées seraient moins crédules que les autres ne serait donc pas correcte?

– Exactement. Une étude sur les croyances en fonction des catégories socioprofessionnelles a été effectuée par deux sociologues français en 1986 à partir d'un sondage d'opinion. Les moins crédules par rapport à l'astrologie et aux phénomènes paranormaux sont les agriculteurs. A l'autre extrémité du tableau, on trouve l'ensemble des instituteurs et des étudiants.

– Est-il possible de démontrer que l'astrologie n'a pas de fondement scientifique?

– Oui. Et il n'est même pas nécessaire de tester les prévisions des astrologues pour s'en convaincre. Il suffit d'analyser la méthode pour trouver des sommes d'incohérences et d'erreurs (ou de fraudes). D'ailleurs, en règle générale, ce qui sert les astrologues et autres cartomanciens est une mauvaise connaissance des probabilités de la part du public. Mais en ce qui concerne les bases «scientifiques» de leur pratique, les astrologues oublient souvent qu'il existe treize signes du zodiaque et non pas douze. Le Serpentaire, situé entre le Scorpion et le Sagittaire, était pourtant déjà mentionné au IVe siècle avant J.-C. De plus, les signes n'ont pas tous la même longueur. La Vierge dure en réalité 47 jours et le Scorpion seulement six. Pour ne rien arranger, les astrologues se servent de planètes telles que Pluton pour confectionner leurs prédictions mais oublient les lunes de Saturne ou de Jupiter pourtant plusieurs fois plus massives et plus proches de nous. Et que penser des pauvres gens qui habitent très loin au nord, à Mourmansk par exemple, et qui ne voient pas Mars dans leur ciel durant trois mois ou Saturne durant quatre, cinq ans? Qui songe à leur faire un thème astral personnalisé?

– Quels travers remarquez-vous chez les personnes qui croient en des phénomènes paranormaux?

– Les gens confondent souvent la causalité avec la corrélation. Par exemple, la lune d'avril s'appelle la lune rousse car, soidisant, elle roussit les plantes lorsqu'elle apparaît. En réalité, lorsqu'elle est visible dans la nuit, cela signifie simplement qu'il n'y a pas de nuages. Rien ne retient plus la chaleur du sol de s'échapper vers le ciel. La température descend rapidement et les plantes qui ont déjà bourgeonné en cette saison risquent de geler. Quand on ne voit pas la Lune, en revanche, le couvert nuageux qui la cache provoque un effet de serre qui garde la température de l'air à un niveau acceptable pour les plantes.

– Avez-vous déjà réussi à convaincre un astrologue?

– Non, jamais.

Pour en savoir plus:«Le paranormal», par Henri Broch, Points Science, Ed. du Seuil, 1985.

«Au cœur de l'Extra-Ordinaire», par Henri Broch, Horizon Chimérique, 1994.