Sport

Comment des athlètes de haut lignage donnent souvent naissance à des champions

Ancien joueur de l’élite, Yves Débonnaire est père de trois footballeurs, dont Mathieu, actuellement gardien du Lausanne-Sport. Pascal et Chantal Favre, eux, ont été d’excellents skieurs. Leur fille Jessica, 18 ans, est championne suisse junior de plongeon. Ils racontent comment l’excellence sportive se transmet

«Pour son premier match aux goals, à 10 ans, Mathieu en a encaissé 15. La deuxième fois, 10. Il m’a dit «tu vois, Papa, je m’a­méliore, je peux continuer». J’ai trouvé son attitude très positive!» Aujourd’hui, Mathieu Débonnaire, 26 ans, étudiant à l’EPFL, est gardien au FC Lausanne-Sport… en ­Super League de football. Son père, Yves, enseignant de formation, ­ancien sociétaire de l’élite – un demi offensif créatif – à Vevey puis Sion, officie comme coach de l’équipe nationale des moins de 16 ans et chef de l’instruction des entraîneurs auprès de l’ASF (l’Association suisse de foot). Tous deux participaient, avec les Favre, leur contraire presque parfait – trois filles qui exercent ou ont exercé des disciplines «non transmises» par leurs parents –, à une soirée du ­Panathlon Club de Lausanne dédiée aux défis de la famille sportive.

On les a longuement rencontrés auparavant. Avec en tête ce constat: au vu des cas les plus célèbres, l’immense majorité des virus sportifs sautillent de père en fils. Les Débonnaire en constituent un exemple cinglant puisque, outre Mathieu, l’aîné Yann – l’unique absent du jour –, 30 ans, comptable, évolue en 2e Ligue à Saint-Légier («Lui, il sent le jeu», dit le père, une étincelle de regret au fond des yeux, «ses ligaments croisés du genou se sont déchirés à 13 ans»), et le petit dernier, Sébastien, 24 printemps, étudiant en faculté des lettres, en 3e Ligue à La Tour-de-Peilz, ville natale du géniteur. Basketteuse de haut vol, en Ligue A avec le Vevey Basket de la belle époque, Anne, la maman et épouse, n’avait donc pas la moindre chance de leur passer son ballon orange…

Alors, dynastique et paternaliste, la perpétuation du sport en famille? «Pas plus que dans d’autres domaines, répond Mathieu. Combien de fils exercent la même activité que leur père? Il me paraît logique d’entreprendre ce qui est connu dans la famille. Et puis, le monde entier fait du foot. Il ne faut pas y voir forcément l’exemple du papa. Si je n’avais pas été une «pince» au basket, j’aurais imité Maman! En tout cas, mes ­frères et moi n’avons subi aucune pression pour choisir le football.»

«Quand tu as trois garçons, tu fais quoi pendant les heures de loisirs?» interroge le père, en répondant lui-même: «Des mini-matches avec les gosses du quartier, une porte de garage en guise de buts! Nos enfants ont d’abord joué, simplement joué dans la rue, sans songer à une carrière. Ça, c’est essentiel, futurs sportifs ou pas.»

Si l’on en croit Anne, le jeu ne s’est pas limité à la cour de l’immeuble, elle qui a comptabilisé les nombreux vases, vitres et lampes brisés à l’intérieur de l’appartement.

Anne, «la pierre angulaire», dixit ses hommes, de cette famille de footeux, celle qui a su préserver l’équilibre malgré l’invasion en règle du ballon rond, discussions à table incluses. «Au moins, on ne s’est jamais demandé à quoi on allait occuper nos week-ends, plaisante-t-elle. Une chose demeure ­sacrée, le repas du dimanche soir. Mes deux grands ne vivent plus à la maison, mais ils sont là chaque dimanche. Le fait qu’ils jouent tous dans un rayon de 30 kilomètres permet aussi de se voir régulièrement.»

Mathieu ajoute: «Durant notre scolarité, nous pouvions rentrer de l’école à midi. Nous avons mangé tous les jours avec maman. Cela crée des liens qui perdurent, une relation solide.» Sébastien: «Notre mère apporte autre chose dans ce biotope de mordus de foot. Elle nous entretient des sujets familiaux, des naissances, de ce qui se passe en dehors du sport. Grâce à elle, on sort de nos entraînements, de nos matches ou de ceux de la TV.»

Le mari, tout aussi élogieux envers son épouse discrète mais efficace: «Anne a été et est toujours le socle de l’équilibre de chacun de nous. Pas évident, surtout quand je jouais en Ligue A et que je rentrais parfois avec une tronche longue comme ça. Ensuite il y a eu l’ASF, le boulot à Berne. C’est elle qui a assumé les tâches les plus impor­tantes vis-à-vis des enfants, éducatives en premier lieu. Et elle est avec nous depuis trois décennies, une performance!»

Chez les Favre, en revanche, on n’est pas gazon ni boue. On aime l’eau claire, autant que la neige fraîche. Pascal, le père, a sa propre ­entreprise à Genève, il s’occupe de transitions de carrières. A ses heures «perdues», il donne des cours à l’Ecole suisse de ski de Verbier. Comme son épouse, Chantal, qu’il a d’ailleurs rencontrée sur les pistes bagnardes. Membre du cadre national à 16 ans, elle a laissé choir les piquets de slalom au profit des études. Elle exerce le métier de physiothérapeute.

Et il y a leurs trois filles: Melissa (23 ans), Alexia (22), Jessica (18), les deux premières également monitrices de ski, la dernière athlète d’élite dans le domaine ardu du plongeon (la Fédération suisse lui interdit de se risquer sur les lattes). Le cas de la famille Favre est d’autant plus singulier que, malgré le point commun nommé ski alpin, les parents n’ont pas servi de mo­dèles dans le choix des disciplines sportives des enfants. Ici, ce sont les décisions de la fratrie qui ont fait foi, sous la houlette de l’aînée. Voilà comment elles ont toutes amerri en piscine.

Melissa explique: «Depuis toute petite, j’ai le goût de la compétition, de me mesurer aux autres. J’ai choisi la natation synchronisée sur une lubie, à 10 ans, parce qu’une copine en faisait. Moi aussi, je voulais pratiquer «la danse dans l’eau». J’ai exercé jusqu’à parvenir en équipe suisse juniors et, en 2008, je suis partie deux années en Espagne afin de me perfectionner – les Espagnoles avaient obtenu la médaille d’argent aux JO de Pékin en synchro par équipes. Puis j’ai ­arrêté pour privilégier mes études, comme ma mère… Je voulais donner mon maximum dans ce sport hobby, mais je n’ai jamais songé à percer au niveau mondial.»

A l’heure actuelle, Melissa est licenciée en économie de l’Université de Madrid, elle vit en Castille et travaille dans les investissements immobiliers. «C’est assez complexe en ce moment», reconnaît-elle. Son papa précise que parler quatre langues et disposer d’un passé de ­sportive peuvent aider à conserver un bon job malgré la crise.

Au départ, Alexia s’est contentée de suivre sa sœur, qu’elle qualifie de «boute-en-train». «J’ai essayé la synchro avec elle, mais ça ne m’a pas plu. J’ai dit stop après une année à peine. Par la suite, j’ai tâté de l’athlétisme, du basketball, et du ski, bien sûr. Je n’ai jamais atteint les cadres nationaux.» Alexia étudie la gestion à la Haute Ecole de Saint-Gall.

Jessica? La plus en vue côté sport. Championne suisse juniors de plongeon, une place parmi le Top 10 européen, des épreuves jusqu’en Australie, y compris avec les seniors – catégorie qu’elle s’apprête à rejoindre –, et quand même un bac à passer cette année. Elle aussi a opté, dès l’âge de 9 ans, pour sa discipline de prédilection sur un coup de tête: «Un jour, j’ai vu quelqu’un faire un salto avant et j’ai décidé d’apprendre.» Neuf années plus tard, elle vise clairement les Jeux de Rio 2016.

Les parents Favre estiment entre 10 000 et 20 000 francs les sacrifices financiers consentis en faveur de leurs naïades (seule Jessica est prise en charge par Swiss Diving). La délicate logistique, il a fallu que Chantal, la maman, l’assume. «Question transport des filles maison-école-piscine et retour, cela n’avait rien d’une sinécure, admet-elle. On essayait aussi de manger très sainement et d’être rigoureux quant aux heures de sommeil, d’où quelques manques sociaux.» «Moi, je ne sors pas le soir, confirme Jessica. Pour l’instant ça me va, je donne la priorité à mon sport.»

A l’inverse des Débonnaire, «nous ne parlions pas de nos activités physiques à la maison – sauf, maintenant, des compètes de Jessica. C’était un monde à nous, à part», précise Melissa, aussitôt appuyée par Alexia: «Nous avons toujours eu d’autres pôles d’intérêt qui cimentent la famille. Par exemple, grâce au ski, nous comptons plein d’amis à Verbier, puisque nous y passons les vacances d’hiver en travaillant.»

Alexia, justement, celle du milieu, la seule qui ne connût pas une forme de top niveau sportif, se sentit-elle marginalisée par rapport à ses sœurs? Chantal: «J’ai voulu donner, en tout temps, une disponi­bilité totale à mes enfants, et donc me montrer très attentive à l’in­tégration d’Alexia parmi ses sportives d’élite de sœurs.» L’intéressée abonde: «Je suis consciente du fait que mes parents se sont montrés particulièrement soucieux de moi, surtout lors des repas en commun où l’on discutait de n’importe quel sujet hormis les performances de mes sœurs! L’éducation que j’ai reçue ne m’a pas laissée de côté, je n’ai aucun sentiment d’envie ni de jalousie.»

Reste la préservation de la vie de famille, avec le père et la mère qui travaillent, une fille à Madrid, la seconde à Saint-Gall, la dernière encore à la maison mais en réalité constamment dans un avion… Eh bien, la fratrie, soudée, s’appelle au pire tous les trois jours, Chantal et Pascal gardent eux aussi la communication ouverte, tandis que ce petit monde se retrouve aux anniversaires, aux fêtes officielles, en hiver à Verbier et lors d’un bref voyage l’été… le plus souvent autour d’une compétition de Jessica. Là aussi, l’occasion fait les larrons.

Combien de fils exercent la même activité que leur père? ,,

Mathieu Débonnaire Gardien du FC Lausanne-Sport

Un jour, j’ai vu quelqu’un faire un salto avant et j’ai décidé d’apprendre ,,

Jessica Favre Championne suisse juniorde plongeon

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