SINGULIERS CERVEAUX (2/5)

Atteint d’héminégligence, «je ne vois que la moitié de la télévision»

Depuis un AVC en avril, François ne perçoit plus rien de ce qui se trouve à sa gauche. Les yeux fonctionnent, mais le cerveau ne reçoit pas toutes les informations

Ne pas reconnaître les visages, ne percevoir aucune odeur, associer les lettres aux couleurs… «Le Temps» s’intéresse au quotidien de personnes dont le cerveau fonctionne différemment. Explorations neurologiques.

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C’est un peu comme si l’on portait une œillère en permanence, sans s’en rendre compte. François*, 75 ans, souffre d’héminégligence depuis une attaque cérébrale en avril dernier. L’homme, hospitalisé à Genève, ne perçoit plus ce qui se trouve sur son côté gauche.

Vue trouble et perte de mobilité

«Lorsque je regarde la télévision, je ne vois que la moitié de l’écran. A table, je cherche sans cesse le dessert parce qu’ils ont l’habitude de le disposer à gauche du plateau. C’est mon voisin de chambre qui me le fait chaque fois remarquer! Et si je laisse tomber quelque chose de ce côté-là, je peux passer des heures à le chercher», énumère François, l’air profondément désolé. C’est à ces détails que l’homme devine que son champ de vision est largement diminué. Il ne s’en rend pas compte en temps réel. «C’est comme si tout ce qui se trouve à gauche n’avait jamais existé. Il n’en a pas conscience et cela ne lui manque donc pas», formule Radek Ptak, neuropsychologue aux Hôpitaux universitaires de Genève.

De fait, le vieil homme se plaint surtout de sa vue devenue trouble et d’une perte de mobilité depuis l’accident. La difficulté réside en effet dans l’accumulation de symptômes. En plus d’une atteinte de la motricité de la partie gauche de son corps, François souffre ainsi d’une somatoparaphrénie qui lui donne la sensation d’avoir un troisième bras. «Je ne parviens plus à effectuer les petits gestes de tous les jours, comme me lever ou me rendre aux toilettes. La physiothérapeute m’encourage et me motive beaucoup mais je suis inquiet pour la suite. J’habite dans une villa avec des escaliers, je ne suis pas sûr d’y retourner un jour… Moi qui étais persuadé de quitter ma maison les pieds devant!» François semble à la fois très résigné et immensément triste. Les troubles neurologiques, lorsqu’ils surviennent d’un coup, sont beaucoup plus difficiles à accepter, pour le malade et l’entourage, parce qu’il s’agit de faire le deuil de ce que la personne était jusque-là. En cas de déficience congénitale, on a toujours fait sans, l’accommodation est donc quasi automatique.

S’adapter à la maladie

L’ex-informaticien regrette son ordinateur. Il ne parvient plus à lire parce que son regard saute des lignes et alors il perd le fil. On lui demande de dessiner un vélo, selon un modèle. La tête oscille sans cesse de gauche à droite, comme si François tentait de scanner l’exemple. Le cadre de la bicyclette est ramassé sur lui-même mais rien ne manque: guidon, selle, roues. Les roues en revanche ne possèdent des rayons que du côté droit. Puis on lui soumet un arbre. Si le Genevois trace bien un tronc, il n’étend son feuillage que du côté est. François repose le stylo, recule un peu le torse et regarde sa production. Il ne la trouve «pas géniale» mais ne se rend absolument pas compte que ses dessins sont amputés d’une moitié.

A l’aide des thérapeutes, il prend peu à peu conscience de son trouble. Et commence à mettre en place des mécanismes d’adaptation. «Je me mets automatiquement à tourner la tête vers la gauche, pour voir ce qui m’avait échappé… J’ai beaucoup de peine à m’orienter dans l’hôpital, alors pour retrouver ma chambre, qui se trouve à gauche de la salle à manger, je me repère à la porte d’en face recouverte d’affiches!» Pour la première fois depuis le début de la discussion, François esquisse un sourire. Une jolie leçon sur les capacités humaines d’adaptation, même passé 75 ans et le cœur un peu lourd…

* Prénom modifié


 L’héminégligence

L’héminégligence, ou négligence spatiale unilatérale, se traduit par l’incapacité à détecter des objets ou sensations situés à gauche du visage. Ce trouble est causé par une lésion dans l’un des hémisphères cérébraux. Dans la grande majorité des cas, c’est le droit qui est atteint. La personne omet totalement la moitié des choses, sans s’en rendre compte. Cela peut mener à une pizza à moitié mangée, une tarte à moitié garnie ou un mot à moitié lu. Parfois, elle oublie également de se servir de la partie gauche de son corps, bien que ses membres soient en état de fonctionner. Des problèmes d’orientation et de repérage dans l’espace surviennent également. Un des premiers défis pour les thérapeutes consiste à faire prendre conscience du trouble à leurs patients. Pour le diminuer, on peut entraîner les malades à aller chercher des lettres ou des images à gauche d’un écran jusqu’à ce que cela devienne automatique. On peut également utiliser des stimulations physiologiques ou neurologiques telles que la poursuite oculaire.

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