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Pour un synesthète, les goûts correspondent à une forme géométrique, les mots ont une couleur et les sons ont une odeur.
© Julien Pacaud pour Le Temps ©

SINGULIERS CERVEAUX (5/5)

Atteinte de synesthésie: «Le ré est vert et excité comme un gamin»

Pour Inès, les chiffres et les lettres ont toujours eu des couleurs et des personnalités. Une manière poétique de voir le monde

Ne pas reconnaître les visages, ne percevoir aucune odeur, associer les lettres aux couleurs… Du 6 au 10 août, «Le Temps» s’intéresse au quotidien de personnes dont le cerveau fonctionne différemment. Explorations neurologiques.

Pour la plupart des êtres humains, le A est la première lettre de l’alphabet. Pour Inès*, il est rouge, à la fois noble et artiste, parfois autoritaire. Pas n’importe quel rouge, un rouge «CFF» précise-t-elle. Le E, lui, est bleu-gris assez intense. Le I, jaune canari, acide. Le O est blanc, «il déteint souvent». Les mots courts, les notes par exemple, possèdent aussi leurs teintes et leurs personnalités. Le ré est «vert et excité comme un gamin» tandis que le mi est «une note orgueilleuse mais timide». Inès est synesthète, ce qui signifie que le monde qui l’entoure s’articule en couleurs. Les lettres, mais encore les jours, mois ou année, et puis les chiffres.

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Un 6e sens

Petite, Inès pense que sa perception des choses est partagée par tous. Elle se souvient cependant de ces derniers jours de 1973 où elle demande à ses parents de quelle couleur ils voient l’année à venir. Chacun avance une teinte, haussant les épaules sur les lubies des enfants. Au piano, elle s’étonne de maîtriser si bien la clé de fa, réputée bien plus difficile que celle de sol. «Mais le fa m’était tellement plus sympathique que le sol, avec sa peau vert d’eau…» La révélation vient à 15 ans, lorsqu’elle étudie les Voyelles de Rimbaud:

«A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu: voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes:
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles […]»

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Le professeur demande alors si quelqu’un a compris. Silence. Puis déclare que personne n’est en mesure de le faire. Inès s’étonne et se sent diablement seule. Non seulement elle a compris mais en plus elle n’est pas du tout d’accord avec Rimbaud! Le A est rouge, allons! Durant plusieurs années, elle garde son secret. Elle se sent soulagée lorsqu’elle découvre dans une revue scientifique ce qu’est la synesthésie, dévore Nabokov et Proust, également concernés. «J’ai vécu mon adolescence bizarrement; à cet âge, on veut ressembler à tout le monde. Savoir que d’autres personnes percevaient les lettres et les chiffres en couleur m’a fait du bien. D’autant plus qu’il s’agissait d’artistes et de génies, d’une sorte d’élite de la nation!» souligne la pétillante quinquagénaire.

A l’université, Inès entend une amie évoquer ces «jumelles dont les prénoms ont heureusement des couleurs différentes», puis se reprendre aussitôt. Début d’une longue conversation. «Et toi, comment vois-tu le A?» Elle reste, depuis, fascinée par les échanges avec d’autres synesthètes, car chacun a son système et aucun ne se ressemble. Mais tous se comprennent.

«Les couleurs sont des émotions»

Inès est devenue historienne de l’art, car elle n’a pas osé se faire peintre. Au quotidien, sa perception bigarrée de l’univers la dérange rarement. Parfois, elle accroche sur une date. Le mercredi 4 juillet par exemple, parce que mercredi est vert et 4 est rouge. Elle n’arrive pas non plus à écrire A4 sans une grande concentration, car ces deux signes ont exactement la même couleur. Et puis elle a «toujours été nulle en calcul»: 6x5 ne peut assurément pas donner 30, puisque vert et bleu ne produisent pas de l’orange. Vous suivez?

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Lorsqu’elle lit ou écrit, Inès n’est pas envahie de polychromie. «Il faut que je m’arrête sur un mot, un chiffre pour que les couleurs apparaissent. Un peu comme si je prenais une photographie. Mais dans le déroulé d’une lecture ou d’une conversation, il ne se passe rien. Sauf avec Proust, que je lis lentement et dont je suppose qu’il a imaginé certaines allitérations exprès pour l’harmonie des couleurs qui en découle!»

Mais la Genevoise reconnaît que son esprit divague volontiers, gênée par une dissonance ou happée qu’elle est soudain par une teinte surgissant dans son esprit ou son champ de vision. «Les couleurs sont des émotions. Il y en a une que j’aime tout particulièrement. Je l’appelle bleu octobre. C’est le bleu carrosserie de la Fiat de mon enfance. Je peux passer des heures à chercher des objets de cette exacte couleur.» Et Le Temps, Inès, à quoi ressemble-t-il? «Un vert mélangé à du bleu pétrole. La couleur du lac en hiver…»

*prénom modifié


La synesthésie

La plus courante consiste à associer les lettres et les couleurs mais les goûts, la musique, les odeurs ou les nombres peuvent également interférer. «On peut s’imaginer le cerveau comme étant constitué de multiples canaux. Ainsi, une scène visuelle est traitée séparément par un canal spécialisé dans les formes, un autre dans les couleurs, un troisième dans les mouvements, etc. Nous pensons que, chez les synesthètes, une zone peut co-activer une autre de manière automatique, note Radek Ptak, neuropsychologue aux Hôpitaux universitaires de Genève. Mais les origines de ce phénomène sont toujours inconnues.»

La synesthésie, qui peut être génétique, toucherait moins de 5% de la population. «Les diagnostics ne sont pas systématiques. Les personnes ne sont pas forcément conscientes de leur trouble, puisqu’elles ont toujours vécu avec», précise le praticien. Radek Ptak ajoute que le phénomène est plus fréquent chez les enfants, même si leurs associations entre lettres et couleurs sont plus variables. Bien après Rimbaud, l’écrivain Daniel Tammet a popularisé la synesthésie en publiant Je suis né un jour bleu (Les Arènes, 2006).

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