Portrait

Augustin Fragnière, premier de cordée face aux menaces environnementales

Inspiré par son expérience des sommets, le chercheur veut mieux comprendre les barrières sociales et culturelles à la transition écologique

Il a dans le regard l’assurance du guide qui se sait pleinement responsable de la sécurité des femmes et des hommes qu’il accompagne, tout en étant conscient que c’est bien la montagne qui guide ses pas. C’est elle qui a éveillé la conscience du chercheur Augustin Fragnière, c’est encore elle qui lui a donné le sens de l’écoute et de la relation, c’est enfin elle qui lui a offert le goût de l’effort, pas à pas, jusqu’au sommet. «Non pas la force et la rapidité, mais la patience et la persévérance, en profitant pleinement de chaque étape.»

Fils d’un guide de montagne, Augustin Fragnière le devient à son tour officiellement en 2002. C’est le couronnement de quinze ans de pratique dans les Alpes valaisannes, où il séjourne les fins de semaine et pendant les vacances, résidant dans la région lausannoise. C’est aussi en 2002 qu’il décroche son premier master clôturant des études de lettres et de géographie à l’Université de Lausanne (Unil). Son second master dans les sciences de l’environnement, il l’obtient en 2008, toujours à l’Unil, après six ans de randonnées aussi bien en Suisse que dans l’Himalaya, les Andes ou au Kilimandjaro. Gravir les chemins de montagne et ceux de la connaissance: les deux défis se complètent, se stimulent mutuellement.

Je n’ai pas envie de dire à mes enfants, dans vingt-cinq ans: on savait ce qui allait arriver, mais on n’a rien fait

Augustin Fragnière

Prise de conscience

Aujourd’hui docteur et collaborateur scientifique au Centre interdisciplinaire de durabilité de l’Unil et chargé d’enseignement à l’Université de Neuchâtel, Augustin Fragnière a pris conscience de la gravité des problèmes environnementaux au gré de ses excursions. Quand certains glaciers ayant fortement reculé deviennent impraticables, quand les escalades de face, jadis possibles à la fin du printemps ou en été, ne se font plus qu’en hiver à cause de chutes de pierres trop fréquentes, «on est aux premières loges de l’observation du réchauffement climatique», dit-il.

La naissance de ses enfants, Paul en 2009 et Adèle en 2011, l’a encore davantage mis en face de la responsabilité collective de sa génération et de celles qui l’ont précédée. «Je n’ai pas envie de leur dire, dans vingt-cinq ans: on savait ce qui allait arriver, mais on n’a rien fait.» Son épouse Simone partage ses valeurs. Géographe et géologue de formation, elle s’est tournée vers l’alimentation biologique et biodynamique avec son magasin de Bois-Genoud, Le Sureau, à Crissier (VD).

Nature instrumentalisée

De ses nombreux voyages, notamment en Amérique du Sud et en Asie, Augustin Fragnière a réalisé à quel point notre culture occidentale véhiculait des valeurs qui sont parfois fort éloignées de celles des autres cultures. «Une grande partie de notre héritage judéo-chrétien instrumentalise la nature, réduite à un ensemble de ressources à disposition de l’homme. Pour d’autres cultures, en revanche, la relation à la nature se conçoit beaucoup plus sur le mode de la cohabitation, voire de la coopération.»

Des différences flagrantes concernent également les notions de justice, de liberté ou de responsabilité. Le chercheur prône dès lors «une synthèse entre une vision plus amène du monde de la nature et l’humanisme des Lumières, lequel véhicule lui aussi de précieuses valeurs».

Deux visions de la liberté

A propos de la liberté, l’idée très occidentale que celle-ci serait mise à mal par des contraintes environnementales explique, aux yeux d’Augustin Fragnière, notre pusillanimité dans la lutte contre le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité.

Dans une optique inspirée du libéralisme économique, plus le nombre de choix offerts au consommateur serait grand, plus celui-ci serait libre. Avoir à sa disposition 15 sortes de yogourts ou 150 marques d’automobiles serait une garantie de liberté. «C’est une illusion, souligne le chercheur. La vraie liberté est sociale. Pouvoir choisir, certes, mais en se plaçant dans une communauté de femmes et d’hommes avec lesquels nous tissons des relations sociales, sans cette volonté de domination que suggèrent le chacun pour soi, le je fais ce que je veux quand je veux.»

C’est parce que la société nous protège de l’arbitraire avec son système de lois que nous jouissons d’une authentique liberté. A voir les publicités sur les voitures – A nous la liberté! – ou sur les vols à prix cassés – A nous le monde entier! –, nous mesurons le chemin à parcourir pour nous débarrasser d’une conception désuète et toxique de la liberté.

Action collective

Dans sa peau de guide de montagne accompagnant des randonneurs tous embarqués dans la même aventure, Augustin Fragnière ne voit pas d’autre issue qu’une «indispensable action collective» pour faire face aux menaces environnementales.

«Nous ne pourrons faire l’économie de décisions difficiles à prendre, insiste-t-il. Ces dernières seront d’autant plus efficaces que le plus grand nombre y sera associé: prises collectivement, leur coût sera moindre. Enfin, elles seront d’autant plus justes qu’elles ne seront pas le fait d’une minorité agissante face à une majorité passive.» Premier et dernier de cordée sont étroitement solidaires.


Profil

1976 Naissance à Lausanne.

2002 Devient guide de montagne et voyage sur plusieurs continents.

2006 Reprend des études en géosciences de l’environnement.

2014 Doctorat en philosophie politique et géosciences de l’environnement. Départ pour les Etats-Unis, où il mène des recherches sur le changement climatique pendant plus de deux ans.

2018 Rejoint la direction Durabilité et campus de l’Unil.

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