Saveurs du français

Austéritaire, invention de grisaille

Chaque jour de l’été, sans prétention, «Le Temps» déguste un mot de la langue française et, chaque samedi, une saveur du schwyzerdütsch

Notre mot du jour ne se trouve (pas encore?) dans les dictionnaires. Et pourtant, il résume à merveille, si l’on ose dire, une certaine ambiance de l’année écoulée. «Austéritaire» est une création du… Syndicat suisse des douaniers et des gardes-frontière – en Suisse, l’orthographe officielle laisse «frontière» au singulier, sans doute par adaptation littérale de l’allemand. Le 14 juin dernier, garaNto, nom et curieuse graphie de cette organisation, diffusait un communiqué à l’occasion de son congrès. Les défenseurs de ces gardes-côtes d’un pays sans océan tenaient à fustiger «la multiplication des tracasseries qui entravent le travail quotidien de la Douane et du Corps des gardes-frontière». Les délégués en uniforme citaient des coupes dans les budgets, ainsi que le renchérissement des logements de fonction. «Au lieu d’avoir leurs arrières assurés pour faire leur travail» (sic), les douaniers enjoignaient à la Confédération de «mettre fin» à son «hystérie austéritaire».

Passé le courroux corporatiste, le terme constitue une forte innovation langagière. Loin des douillets porteurs de képis helvétiques, il pourrait s’appliquer aux jeunes Grecs sans espoir de travail, à ces Espagnols qui vident leur compte en banque sans savoir où mettre leurs maigres liasses d’euros, ou aux Italiens qui sentent le vent du boulet. Sans oublier des Européens de l’Est aux salaires laminés et aux pensions parties en fumée. Façonné par les vigiles d’un territoire encore opulent, l’adjectif «austéritaire» s’exporterait sans peine.

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