Hypnotique? La musique du gamelan balinais. La voix de Matthew McConaughey dans True Detective. Le chignon en spirale de Kim Novak dans Vertigo. Le jeu de lumières sur la piste de danse d’un club. A chaque fois qu’on utilise ce terme de manière imagée, on colle de près, sans le savoir, à la réalité. Loin de son imagerie truculente au cinéma, du Diabolique Docteur Mabuse au Livre de la jungle, l’état d’hypnose est une chose banale, commune dans le sens le plus littéral du terme. «Tout le monde connaît ça», assure Jean-Michel Jakobowicz, hypnothérapeute à Genève et auteur de L’autohypnose, c’est malin, ouvrage pratique doublé d’une série d’enregistrements à télécharger.

«Je compare cet état à ce qui se passe lorsqu’on voyage en train et qu’on regarde le paysage défiler: vous êtes entre deux eaux, vous entrez en transe. C’est ce qui arrive le matin, lorsqu’on se réveille un peu, mais qu’on n’a pas envie de le faire tout à fait», suggère le thérapeute. Même résultat dans une réunion où «un collègue fait une présentation particulièrement ennuyeuse» et où on s’absorbe en regardant un point devant soi. Accéder à un état de conscience modifié, ce n’est pas sorcier. Y glisser semble être une des propensions naturelles du cerveau.

«Voulez-vous essayer?» demande l’hypnotiseur. Allons-y. «Les pays chauds, ça vous dit?» Parfait. «Un souci particulier?» Une insomnie dévorante, la nuit passée. «Bien. On va au Maroc.» Clôture de paupières, compte à rebours, induction de la transe par quelques phrases prononcées sur un ton hypnotique. On s’abandonne au récit: un village; un paysage; un ruisseau; la nuit tombe et les villageois tombent avec elle dans le sommeil… On retrouve le décor du cabinet avec une impression de bien-être diffus. «L’idée consiste à parsemer votre inconscient de toutes sortes de messages, en utilisant des métaphores.»

En installant des instructions pendant la transe, la méthode permet de traiter un large éventail de problèmes: manque de confiance en soi, phobies, troubles du sommeil, addictions, douleurs… «J’ai traité des enfants qui faisaient pipi au lit, des ados avec des problèmes d’ados, des femmes qui n’avaient pas d’orgasme et des hommes avec des difficultés d’érection, une personne qui ne pouvait pas sortir de chez elle: ça a été long et dur, mais maintenant, elle arrive à prendre son bus… Souvent, les gens viennent chez moi en dernier recours, après avoir essayé la médecine classique. Aux yeux de beaucoup de monde, c’est encore de la magie.»

Là-dessus, Jean-Michel Jakobowicz ne laisse planer aucun doute. «C’est une technique, pas un don. N’importe qui peut le faire. D’où l’autohypnose.» Comment se met-on en transe? «Chacun trouve sa manière.» Le livre répertorie une dizaine de modes d’induction: par la respiration, la visualisation d’un arc-en-ciel dans une goutte d’eau posée sur une fleur, le zapping entre les stimulations réelles et imaginaires de plusieurs sens, la dissociation par le va-et-vient mental entre soi et l’image de soi, ou le souvenir de transes passées. Bertrand Piccard, qui utilise l’autohypnose pour s’endormir à volonté en pilotant son Solar Impulse, s’y prenait, lui, en tendant le poing et en fixant son pouce (LT du 17.12.2013).

Qu’en dit la science? Directeur du Centre interfacultaire de neurosciences et du laboratoire Neurology & Imaging of Cognition (NIC) de la Faculté de médecine à l’Université de Genève, Patrik Vuilleumier a piloté une étude pionnière en 2009 et a continué depuis lors à observer des cerveaux sous hypnose dans un scanner IRM. La vision que suggèrent ses observations, loin du cliché qui verrait l’hypnotisé livré comme une marionnette aux mains de l’hypnotiseur, est celle d’un cerveau en état d’«hypercontrôle», piloté par son propre imaginaire… Première remarque: «Quelque part, l’hypnose est toujours de l’autohypnose. C’est le sujet qui se met lui-même dans cet état. Tout le monde est hypnotisable, mais il n’y a jamais d’hypnose non volontaire. Il faut que la personne participe.»

L’hypnose est-elle une réalité scientifiquement observable? «Le domaine d’application classique est l’effet sur la douleur. A Genève, en anesthésiologie, c’est devenu la routine – avec une efficacité impressionnante. Les études confirment qu’en stimulant les circuits cérébraux responsables de la perception de la douleur, ceux-ci s’activent d’une manière différente sous hypnose. C’est la même chose si on fait une suggestion de ne plus voir certaines couleurs – ou, au contraire, de voir des couleurs dans des images en noir et blanc… Dans nos études, on dit au sujet qu’il ne peut plus bouger un bras: on observe que les régions cérébrales correspondantes ont une activation particulière. On sait donc que l’hypnose modifie la manière dont le cerveau répond. Ce n’est pas seulement le sujet hypnotisé qui vous dit qu’il se passe quelque chose pour vous faire plaisir…»

Comment ça marche? «Ça, c’est la partie qu’on connaît moins bien. Il y a peu d’études. Mais les chercheurs s’accordent pour dire que cela implique des capacités d’attention focalisée. Certaines des régions qui s’activent sous hypnose sont associées, en effet, au contrôle de l’attention: ce qui permet de se focaliser sur quelque chose en ignorant le reste. C’est pour cette raison que, dans nos études, nous parlons d’hypercontrôle pour qualifier cet état. Le cerveau se met dans un mode où il surmonte ses automatismes et contrôle la manière dont il perçoit et réagit.»

Quel est le rôle de l’imagination? «Une autre région, appelée précunéus, s’active systématiquement sous hypnose. C’est une région un peu mystérieuse, dont on ne connaît pas vraiment la fonction, mais on sait qu’elle est très liée à l’imagination. Elle est importante pour récupérer de l’information qu’on a en mémoire et pour l’activer, en générant un monde imaginaire où vous êtes vous-même impliqué.» Comment participerait-elle à l’hypnose? «Elle viendrait remplir la conscience du sujet, en compétition avec les stimulations de l’extérieur.»

Comment observer tout cela? On demande à des sujets d’exécuter une tâche, avec et sans hypnose. A l’aide de l’imagerie cérébrale, on analyse ensuite la «connectivité fonctionnelle» qui s’établit, c’est-à-dire la façon dont les régions du cerveau communiquent entre elles pendant l’action. Résultat? «Normalement, les régions motrices se connectent avec les régions dites prémotrices, qui programment le mouvement. Sous hypnose, cette connectivité est réduite, remplacée par celle entre le précunéus – le champ de l’imaginaire, si vous voulez – et le cortex moteur. C’est comme si l’imaginaire prenait les commandes.»

Profonde ou légère, la transe hypnotique existe: on la rencontre dans la vie quotidienne, «dans des rituels chamaniques, probablement quand les gens dansent la techno», ainsi que dans les séances d’hypnose et dans le laboratoire du neuroscientifique. Mais rien n’est jamais simple. «Il y a des courants en hypnothérapie qui suggèrent que cet état de transe n’est pas nécessaire: l’effet de la simple suggestion suffirait pour modifier la perception et le comportement…» L’hypnose sans hypnose, quoi. «Pour une technique qui est utilisée par la médecine depuis 150 ans, on sait encore peu de chose.»

Jean-Michel Jakobowicz, «L’autohypnose, c’est malin», Editions Quotidien malin, 181 p.