Dans le massif du Dévoluy, au lendemain de la catastrophe de Saint-Etienne, ce qui frappe, c'est le silence. Celui de la montagne d'abord, que les hélicoptères ont désertée. Celui des autorités ensuite. La préfecture qui se tait, le procureur qui fait dire qu'il est absent, le responsable de l'observatoire de Bure et donc de son téléphérique, qui refuse de parler aux journalistes. Les pompiers, les gendarmes se taisent, par obligation de réserve. Les enquêteurs, parce qu'ils en ont reçu l'ordre.

Alors c'est le maire de ce village de 500 habitants, qui parle, quand il n'est pas submergé par l'émotion. Qui parle pour dire qu'on le laisse bien seul pour gérer l'accueil et la douleur des familles des 20 victimes. Bien seul pour contenir les demandes des journalistes qui depuis jeudi n'ont rien à dire ni écrire, si ce n'est sur les raisons de cette catastrophe, au moins sur les caractéristiques et le fonctionnement du téléphérique qui s'est écrasé jeudi vers 7 h 15. Un maire qui réclame lui aussi des informations et qui n'a que le silence en écho. Alors, devant ce silence des «personnalités» autorisées, en mettant bout à bout les confidences lâchées, en cachette, par des enquêteurs, confirmées d'un hochement de képi par des gendarmes, une hypothèse se fait jour. Voici faute d'informations officielles, ce qui est, trente-six heures après la catastrophe, l'hypothèse déjà évoquée (Le Temps du 1er juillet) désormais considérée comme des plus plausibles par des spécialistes de remontées mécaniques ou des connaisseurs du téléphérique de Bure. Une hypothèse qui se trouve paradoxalement confirmée par certaines erreurs énoncées dans les premières heures après la catastrophe.

Première information, certaine, sans qu'elle ait été officiellement, ni confirmée, ni démentie: des travaux ont eu lieu mercredi, veille de la catastrophe, sur le téléphérique. Des travaux obligatoires qui consistent à déplacer le système d'attache de la cabine sur son câble tracteur. Cela permet d'éviter que le système de serrage du chariot ne fasse toujours pression sur les mêmes points, susceptibles de se fragiliser. Ces travaux ont été effectués par l'équipe de maintenance du téléphérique, rattachée à l'observatoire. Les membres de cette équipe, présents jeudi matin dans la cabine, ont tous trouvé la mort. Deuxième certitude, toujours pas confirmée officiellement: il y a eu un problème au niveau de cette attache sur le câble tracteur. En effet, il est acquis que la cabine, sans se détacher du «tracteur», s'en est néanmoins désolidarisée et a entrepris alors une redescente à une vitesse de plus en plus grande le long de ce câble censé la tirer vers le haut. C'est cette vitesse qui a fait sortir ses roues des deux câbles porteurs, sans doute lors du soubresaut au moment du passage du deuxième pylône. En sortant de ces rails fixes que constituent les câbles porteurs, la cabine a alors été précipitée dans le vide, entraînant avec elle, par son poids, le câble tracteur le long duquel elle avait glissé. L'incident initial s'est donc produit lorsque la cabine, après avoir franchi à la montée le deuxième pylône, a entrepris de gravir un à-pic d'environ 400 mètres pour rejoindre le troisième pylône installé au bord du plateau de Bure. Il semble que, sous l'effet de la gravité dans cette très raide montée, l'attache fixée la veille a desserré son étreinte.

Mauvaise manipulation? Serrage pas assez efficace? Rupture d'une pièce du mécanisme d'attache? C'est ce que l'information judiciaire s'efforcera d'établir. Interrogé hier par RTL sur cette hypothèse, un responsable de Pomagalski, qui a conçu le téléphérique et dont des techniciens étaient hier sur place a déclaré qu'elle était «plausible», avant d'ajouter quelque peu énigmatique: «Il faudrait se demander si la désolidarisation de la cabine avec son câble tracteur est une cause ou une conséquence de l'accident.» Explication: certains des techniciens de la société, n'excluent pas que, pour une raison encore inconnue, le câble tracteur soit soudainement parti en marche arrière. Une défaillance technique ou une erreur de pilotage qui aurait alors déclenché le système automatique de freinage. Le câble se serait alors immobilisé mais la cabine, emportée par son poids, se serait, alors seulement, désolidarisée de son câble tracteur avant d'entreprendre la descente fatale.

Ces hypothèses, qui remettent toutes deux en cause la solidité de l'attache mise en place mercredi, expliquent cependant une des premières énigmes de cette catastrophe: jeudi matin les premières informations indiquaient que la cabine était tombée pratiquement à son point d'arrivée de la gare terminale. En fait, si le câble tracteur – dont le déroulement autour de la poulie indique le chemin parcouru – était bien arrivé au point terminal, la cabine elle, avait déjà depuis longtemps amorcé sa plongée catastrophique.