L’homme est un animal social. Une preuve indiscutable? Nos ancêtres nomades, qui n’avaient ni griffes ni crocs, n’auraient jamais survécu sans la solidarité du clan. Une solidarité de survie qui régit encore les régions défavorisées de notre planète. Trocs, échanges, coups de main, le mot «aider» galvanise leur quotidien. Et ce qui est vrai pour les régions précaires l’est aussi pour nos contrées privilégiées, comme en témoignent les terrasses et les parcs pleins à craquer de ce presque été.

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C’est que la solitude est toxique. Elle entame la santé physique et psychique, l’espérance de vie et même les apprentissages cognitifs, assurent Rébecca Shankland et Christophe André, dans Ces liens qui nous font vivre. Eloge de l’interdépendance, sorti aux Editions Odile Jacob. La psychologue et le psychiatre y démontrent qu’à plusieurs, on vit mieux et plus longtemps. Mais alors, pourquoi une branche importante du développement personnel martèle depuis les années 1960 que pour vivre heureux, il faut s’affranchir de tout lien, s’écouter et se réaliser par soi-même? Parce que le capitalisme et l’individualisme ont fait de l’indépendance une valeur (trop) sacrée, répondent les auteurs.

La peur de se sentir rejeté(e)

Un des freins à l’interdépendance? La peur de se sentir exclu, rejeté. A l’image de Chloé qui préfère rester chez elle plutôt que de revivre l’expérience de sa dernière soirée. Lorsqu’ils sont arrivés à ce dîner, elle et Paul, seuls quelques convives les ont salués. Les autres, accaparés par leurs discussions, n’ont même pas levé les yeux. Paul s’est assis, a mangé, parlé et ri. Chloé s’est sentie mortifiée toute la soirée et, au retour, a doublé son infortune d’une scène de ménage avec son compagnon, lui reprochant de n’avoir pas ressenti l’outrage de la même façon…

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L’interdépendance est une attitude vertueuse qui assure non seulement la sécurité et la prospérité de l’humanité, mais aussi les sensations de bonheur et de sérénité. Cela dit, pour s’abandonner aux principes d’entraide et de coopération naturellement encouragés par le cerveau, quatre leviers sont nécessaires, expliquent les auteurs. L’estime de soi, la capacité d’aider ou de se faire aider, l’attachement et la confiance. Paul, qui a une solide estime de lui-même, a à peine noté le fait d’avoir été à moitié zappé. En revanche, pour Chloé, ce relatif ghosting a réveillé des douleurs du passé qu’elle n’a pas pu surmonter.

Beaucoup porter le bébé est OK

Premier constat de l’ouvrage, l’interdépendance se construit dès l’enfance. Plus un enfant bénéficie de l’attention et du soutien de ses parents, plus il sera solide, autonome et prêt à interagir socialement, assurent les spécialistes. Des études ont par exemple démontré que les bébés qui ont été beaucoup portés sont ceux dont l’ego est le mieux construit à l’âge adulte.

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A l’image de la pratique africaine du transport des tout-petits sur le dos de leur mère. Ou de la méthode kangourou qui consiste à placer les prématurés contre la peau de leur génitrice de sorte à remplacer le confort du fœtus dont ils ont été trop vite privés. «Tout ce qui peut aller dans le sens d’un attachement est important, car il déterminera la facilité avec laquelle la personne pourra tisser des relations sécurisantes par la suite», précise le duo.

Retrouver l’estime de soi

Oui, mais que faire lorsque, comme Chloé, son attachement d’enfant n’a pas été sécurisant, mais exclusif (une mère ou un père qu’on ne peut pas quitter) ou déviant (un attachement qui ne se fait plus à force d’avoir été déçu)? Comment réparer l’estime de soi, adulte, de sorte à pouvoir tisser une interdépendance saine?

Les psys avancent deux solutions. D’une part, dans une situation de groupe, il faut porter son attention sur le contenu (le quoi) plutôt que sur le contexte (le comment), car les gens sont souvent plus maladroits que méchants. D’autre part, il vaut mieux s’intéresser aux autres qu’à soi. Si Chloé avait considéré les convives, elle aurait vu que Nadine était également un peu heurtée par le ton de certains invités et aurait pu sceller une alliance avec elle, sortir de son trauma. La méditation de pleine conscience et la relaxation contribuent encore à maîtriser cette hypersensibilité.

Savoir aider…

Au-delà de l’estime de soi et de la confiance, la grande affaire de l’interdépendance est bien sûr d’accepter d’aider et, surtout, de se faire aider. L’altruisme varie sur la surface du globe. Citant une étude portant sur 23 grandes villes, les auteurs notent que les habitants de Rio de Janeiro sont les plus généreux, avec 93% de comportements altruistes (ramasser un objet qu’un passant a fait tomber ou aider un malvoyant à traverser une route), et qu’à l’autre bout de la chaîne se situent les citoyens de Kuala Lumpur, en Malaisie, avec 40% de bons traitements. De manière générale, «les pays de culture latine et les pays présentant une moindre productivité économique ont les meilleurs taux d’altruisme».

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Tant mieux pour eux, puisque aider diminue les états anxieux, active le système de récompense du cerveau, donne de l’énergie et combat les douleurs. Les personnes diminuées dans leur santé vont mieux quand elles peuvent aider. Pareil pour les aînés. Lorsqu’ils peuvent jouer leur rôle de grands-parents ou soutenir des personnes de leur entourage, leur état et leur longévité s’en trouvent améliorés.

… et savoir se faire aider

Pour les parents, c’est un peu moins clair. Parfois, aider leurs enfants et leur consacrer la majeure partie de leur temps n’active plus leur cerveau de la récompense (!), mais les épuise. C’est là que les auteurs invitent à se faire aider. Ils citent le cas de deux jeunes mamans si débordées par leur enfant criseur qu’elles finissent par les mettre l’un sous la douche, l’autre sur le palier. Quand on leur pose la question d’une aide, chacune répond: «Une aide? Non, tout de même, je n’en suis pas encore là.» L’empreinte culpabilisante de la société de marché a encore frappé, soupirent les auteurs. Se faire aider, c’est avouer une faiblesse, un échec. Et devoir rendre des comptes après…

Alors que, à moins de tomber sur un(e) altruiste pathologique qui dispense son soutien de manière autoritaire et dans le but unique de se valoriser – à fuir à grandes enjambées! –, la plupart des aides sont désintéressées et de bon aloi puisqu’en plus de soulager le destinataire, elles consolident le lien humain. L’aide est un liant spontané, bienveillant, que le cerveau encourage naturellement et qui rend heureux, répètent à plusieurs reprises les spécialistes.

Le danger? La dépendance affective

D’accord, mais il y a parfois des liens humains qui détruisent, non? «Oui, ce sont des cas de dépendances affectives qui se situent à l’opposé des attachements constructifs. On les reconnaît aux dégâts qu’elles font chez l’un des deux partenaires. Cette personne, dominée, ne parvient pas à s’affirmer, est très influençable et cherche en permanence à être rassurée sur ses qualités et sur la relation. Elle rentre dans une logique de service à l’autre.» Ou comment passer du soutien à la servilité…

Sinon, dans la grande majorité des cas, «oser demander de l’aide ou oser en recevoir, c’est faire preuve d’humilité et d’ouverture. C’est aussi une manière de se réjouir des nouvelles rencontres que cela pourra engendrer. Car ce qui contribue le plus à rendre les hommes heureux, ce sont les relations aux autres», garantit le duo qui se rallie au dicton africain: «Seul, on va plus vite. A deux, on va plus loin». Vous en doutez encore? Les deux psys vous défient: quel est votre plus beau souvenir? Ils sont prêts à parier que cette page mémorable de votre histoire se conjugue au pluriel.

L’empathie pour la joie

Ce détail, encore, qui a son importance. L’empathie, on s’en doute, fait partie de la panoplie d’un bon interdépendant. Mais, précisent les auteurs, cette qualité ne doit pas être déployée uniquement face à une personne en souffrance. Plus difficile, car moins fréquente dans nos pratiques de soutien, il s’agit aussi d’y recourir quand votre vis-à-vis est dans la joie. Vivre à fond avec lui une bonne nouvelle augmente les émotions positives de part et d’autre et installe un bonheur profond.

Au fond, concluent les auteurs, faire preuve de souplesse mentale et de joie est un choix à la portée de tous. En développant et en consolidant le lien, cette attitude transforme de manière spectaculaire le quotidien.


Ces liens qui nous font vivre – Eloge de l’interdépendance, Rébecca Shankland, Christophe André, Odile Jacob, 336 p.