Aux confins de l’Europe, le béton en érection

Architecture La Russie et la Turquie se partagent les dix plus grands gratte-ciel en construction sur le continent

Marqueur d’un certain pouvoir, la tour est un outil de communication

Bien entendu, l’enjeu n’est pas seulement narcissique. Et la construction de gratte-ciel ne se résume pas au concours de celui qui a la plus grande. Toutefois, la tour raconte bien quelque chose du pouvoir qui l’érige, et à ce titre, il faut relever cette récente statistique: lorsqu’en Europe, on recense les dix plus grands gratte-ciel actuellement en construction, sept se comptent en Russie, et le solde à Istanbul. C’est la société allemande Emporis, fournisseur de données immobilières, qui l’annonce: en 2018, la Russie aura fini d’asseoir sa domination écrasante sur la skyline européenne, comme le montre le graphique ci-contre.

«Je ne suis pas étonné, indique Bruno Marchand, professeur à l’EPFL d’histoire et théorie de l’architecture. Il y a aujourd’hui en Russie des entreprises très puissantes qui veulent faire la démonstration de leur pouvoir économique. Cette modification du paysage urbain est très liée au basculement dans le capitalisme sauvage.»

Et le professeur de rappeler que les forêts de gratte-ciel ont commencé à pousser dans l’Amérique des années 50, contenant les sièges sociaux des grandes entreprises, traduisant surtout la mégalomanie des magnats qui les faisaient ériger. «Les tours sont des constructions de prestige, qui ont pour fonction de se voir de loin. Pour les entreprises, ce sont des outils de communication et de marketing. Il n’y a qu’à voir la guerre que se livrent chez nous Roche et Novartis pour construire la plus grande tour du pays.»

Mais aujourd’hui, cette course à la hauteur n’est plus le seul fait du pouvoir économique. L’actuelle plus grande tour du monde, Burj Khalifa, qui culmine à 828 mètres, a pour fonction principale de manifester la puissance de l’émir dubaïote. Le projet qui entend la dominer au record mondial, Kingdom Tower, à Djeddah, devrait s’ériger sur pas moins d’un kilomètre, pour donner la mesure de l’ego d’un pétromonarche.

Faut-il voir aussi, dans la débauche russe du béton et de l’acier, une forme d’expression narcissico-politique? «Pas directement, estime Jacques Sapir, directeur d’études à l’EHESS à Paris, et spécialiste de l’économie russe. Plusieurs facteurs sont à l’œuvre ici: le prix désormais élevé du mètre carré au centre-ville, qui encourage la construction verticale; et l’effet de rattrapage, puisque pendant les années soviétiques, la Russie ne construisait pas en hauteur. Il y a aussi un léger effet de spéculation immobilière, même si cette dernière n’est pas problématique pour l’instant. Enfin, oui, il a bien la guerre des ego que se mènent les grandes entreprises comme Gazprom, Rosneft, etc., en se faisant construire des sièges sociaux spectaculaires. Mais au fond, je ne pense pas que ces démonstrations de puissance soient adressées par la Russie au reste du monde. Plutôt par ces sociétés russes entre elles.»

Toutefois, interrogé sur la taille radicalement plus grande de la ­future tour de Saint-Pétersbourg, appelée à dominer de loin toutes celles de Moscou, Jacques Sapir est catégorique: «C’est évidemment l’effet d’une volonté municipale de redonner à Saint-Pétersbourg son envergure de seconde capitale. Ce sont de vieilles querelles qui sont en jeu. Les Pétersbourgeois ont toujours considéré les Moscovites comme des ours mal léchés, tandis que ces derniers regardent les premiers comme des espèces d’Allemands arrogants.»

Sans compter que les tours, toutes initiatives privées qu’elles soient, sont aujourd’hui entrées dans la panoplie publicitaire des grandes villes. «Prenez Barcelone, commente Bruno Marchand. Les affiches promotionnelles pour cette ville montrent la Torre Agbar, le siège de la compagnie des eaux, construite par Jean Nouvel. Quand on pense que cette ville recèle tant d’autres richesses ­architecturales, et notamment grâce à Gaudi, on mesure l’importance que prennent ces gratte-ciel pour le rayonnement d’une ville.»

A ces hauteurs encore raisonnables, c’est-à-dire moins de 500 mètres, on ne peut pas considérer que la Russie soit véritablement entrée dans la course mondiale à l’hyper-gratte-ciel. Mais peut-être n’est-ce pas seulement faute de volonté: «Les facteurs climatiques pèsent beaucoup à Moscou, rappelle Jacques Sapir. Plus un immeuble est élancé, plus il a de surface exposée au froid. C’est la raison pour laquelle, traditionnellement, l’architecture moscovite tend à être trapue.»

C’est d’ailleurs un effet bien connu, celui du grand froid sur la taille des érections.

Faut-il aussi voir, dans la débauche russe du béton et de l’acier, une forme d’expression narcissico-politique?