Mode

Aux Etats-Unis, les mannequins XL ont la cote

Voluptueuses, souvent très rondes, ces tops modèles sont de plus en plus demandées par les créateurs. Mais elles restent pourtant les Cendrillon de la profession. Rencontre avec des femmes puissantes

Top modèle, en version XL

Les mannequins grande taille ont la cote. Ces filles qui ont fait carrière dans la mode malgré leurs rondeurs sont toujours plus sollicitées par les créateurs. Mais elles continuent d’être traitées comme le parent pauvre de la haute couture

«Prends un air joueur. Fais la dure. Sois forte. Heureuse. En colère!» Alexandra Boos fixe sa protégée d’un air sévère, puis laisse éclater un grand sourire accentué par son rouge à lèvres couleur coquelicot. Cette grande dame voluptueuse aux longs cheveux blonds travaille pour l’agence True Models. L’objet de son attention est Brenna Rollman, une brune aux yeux verts qu’elle a signée il y a deux mois. Agée de 16 ans à peine, elle est venue exprès de l’Alaska pour participer à ce shooting photo organisé dans un loft de Bushwick, un quartier à la mode de Brooklyn, sous un ciel lourd et gris de décembre. Elle a été repérée l’an dernier lors d’un concours de talents télévisé.

Quelques indices laissent toutefois entrevoir qu’il ne s’agit pas d’une séance photo comme les autres. Les cartons de pizzas à moitié mangées qui trônent sur le comptoir de la cuisine. La pile de sous-vêtements amincissants couleur chair que quelqu’un a posés dans un coin. Brenna Rollman est un mannequin grande taille. Elle porte du 44 et elle vient de rejoindre la toute nouvelle division «courbes» de True Models, lancée début 2014.

Elle a revêtu un ensemble de lingerie brun en dentelle. «J’adore, j’adore, j’adore!» hurle Alexandra Boos, qui a elle-même œuvré jadis comme mannequin grande taille. Dans un coin de la pièce, Corinne Rollman regarde sa fille avec fierté. «En tant que mère, je suis ravie qu’elle ait choisi de devenir mannequin grande taille, sourit-elle. Au moins, je n’ai pas à m’inquiéter qu’elle devienne anorexique.»

Calvin Klein de la partie

Le milieu de la mode grande taille vit une révolution. «La plupart des agences ont créé récemment une division «courbes» et il n’y a jamais eu autant de mannequins», relève Alexandra Boos. Les signes de cette effervescence sont partout. Le milieu a désormais son propre raout annuel, la Full Figure Fashion Week, qui attire près d’un millier de personnes. Un magazine de mode, PLUS Model, a également vu le jour. Et deux designers, Calvin Klein et Ralph Lauren, ont lancé récemment des campagnes mettant en scène les mannequins grande taille Myla Dalbesio et Robyn Lawley.

Certaines de ces filles sont devenues des stars outre-Atlantique, à l’image de Crystal Renn, Mia Tyler (la demi-sœur de l’actrice Liv Tyler), Ashley Graham ou Emme. «Le phénomène est pour l’heure cantonné aux Etats-Unis, fait remarquer Susan Georget, qui dirige la division «courbes» de l’agence MSA Models. Mais il commence à prendre de la vitesse sur certains autres marchés, comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Australie.»

Si l’industrie de la mode grande taille a décollé pareillement, c’est en grande partie dû à une évolution sociétale: le tour de taille ne cesse de s’épaissir aux Etats-Unis. «Aujourd’hui, 65% des femmes américaines font du 46 et plus», note Alexandra Boos. Mais l’émergence à partir du milieu des années 2000 d’une galaxie de blogueuses bien en chair qui revendiquaient haut et fort le droit d’avoir des habits à leur taille y est aussi pour quelque chose. «Ces plateformes ont montré aux marques établies qu’il y avait un public et de l’argent à se faire avec ce genre de vêtements», estime Marie Denee, une blogueuse californienne qui a 954 000 fans sur Facebook. Le marché de la grande taille représente aujourd’hui 18 milliards de dollars.

Les designers ne s’y sont pas trompés. Alors que les habits grande taille étaient autrefois cantonnés à une poignée de marques au look désuet comme Lane Bryant, Marina Rinaldi, Evans ou Ulla Popken, plusieurs chaînes grand public, comme H&M, Asos, Mango ou Forever 21, ont créé des lignes pour rondes ces dernières années. Une multitude de designers indépendants ont en outre vu le jour sur la Toile. Ils se sont donné pour mission de libérer les femmes charnues de l’arsenal de règles qu’elles ont pris l’habitude de respecter: pas de couleurs vives, pas d’habits moulants, pas de rayures horizontales. «Nous venons de mettre en vente un tutu qui était en rupture de stock 24 heures plus tard, raconte Camille Newman, une New-Yorkaise qui a créé un magasin en ligne appelé Popup Plus. Nos hauts courts (crop tops) qui dévoilent le ventre se vendent très bien aussi.»

Le lendemain de son shoot photo, Brenna Rollman court dans tous les sens dans les couloirs du Yotel, un hôtel en forme de grand cube blanc au cœur du Fashion District de Manhattan. Il abrite un défilé de mannequins grande taille organisé par un ancien modèle Plus Size appelé Catherine Schuller. «J’ai lancé cet événement il y a deux ans et demi durant la Fashion Week, car je voulais montrer qu’il n’y a pas qu’une façon d’être belle, dit cette blonde sculpturale aux pommettes hautes. Nous faisons défiler des mannequins professionnels et amateurs, des petites, des grandes, des jeunes, des vieilles et même un chauffeur de taxi.»

«Vive les vraies gens!»

Le défilé commence. Une Afro-Américaine tout en rondeurs prend le podium, vêtue d’un mini-short en jeans et d’un t-shirt blanc moulant. Elle est suivie d’une brune pulpeuse en jeans slim et pull bleu électrique avec une taille péplum. «Vive les vraies gens!» s’égosille Catherine Schuller, un verre de champagne à la main. C’est au tour de Brenna Rollman. Elle porte une robe bleue évasée et un blazer blanc asymétrique. Elle se remet une touche de gloss et s’élance devant la foule.

Le milieu des mannequins grande taille se distingue de celui des filles straight – c’est ainsi qu’on surnomme les mannequins minces dans l’univers Plus Size – par la diversité de ses profils. On y trouve beaucoup plus de femmes afro-américaines et latinos, deux catégories de la population qui n’ont jamais cessé de célébrer les formes généreuses. Elles sont aussi plus âgées que leurs homologues fines, qui débutent souvent à l’âge de 12 ou 14 ans, et ont une plus longue carrière devant elles, qui peut s’étendre jusque dans la cinquantaine.

Top modèle au rabais

«Les mannequins grande taille sont plus matures, mais elles ont souvent un bagage émotionnel, un malaise par rapport à leur corps, dont elles doivent se débarrasser», note Alexandra Boos. C’est le cas de Jourdan Whitehead. Cette blonde de 25 ans qui ressemble à un croisement entre Uma Thurman et Naomi Watts a été repérée dans la rue par une agente de MSA Models il y a un an à peine. «Adolescente, je détestais mon corps, relate-t-elle. J’ai souffert de boulimie jusqu’à l’âge de 20 ans. Mais le mannequinat m’a appris à me sentir à l’aise dans ma peau.» Aujourd’hui, elle court les castings, surtout de lingerie. «Nous sommes les seuls modèles à avoir des seins», rigole-t-elle.

Mais au-delà de ces différences, le métier est le même. «Les mannequins grande taille sont soumis aux mêmes pressions que dans le monde straight, note Catherine Schuller. Elles doivent être bien proportionnées, savoir poser et avoir un visage photogénique.» Jourdan Whitehead connaît bien ces exigences. «Je fais beaucoup de sport et je surveille tout ce que je mange, détaille-t-elle. Si je prends ne serait-ce qu’un centimètre autour des hanches, je perdrai un client.»

Malgré les progrès accomplis, le monde de la mode grande taille reste caractérisé par une certaine ambivalence. «Il n’est pas rare de voir des filles de taille 40 défiler dans du 46 car les designers veulent à la fois un visage angulaire et des formes, soupire Alexandra Boos. Elles sont alors équipées de rembourrage pour les fesses et les cuisses. De la même sorte que celui porté par les travestis.»

Les marques aussi soufflent le chaud et le froid. Plusieurs d’entre elles, comme Michael Kors, Calvin Klein, Ralph Lauren ou Tommy Hilfiger, ont lancé des lignes grande taille mais ne font pas de publicité pour ces dernières, de peur d’endommager leur image. Ce rapport doux-amer à l’univers de la grande taille se traduit par des moyens au rabais et un certain amateurisme. Le salaire d’une top modèle Plus Size oscille entre 50 000 et 300 000 dollars par an. On est loin des 47 millions de dollars récoltés par Gisele Bündchen l’an passé. «Nous continuons d’être considérées comme les Cendrillons de la mode», soupire Alexandra Boos.

Brenna Rollman sort des coulisses, effectue quelques pas d’un air assuré et prend la pose. Mais le photographe est en train de discuter avec une jolie blonde au bar et le public semble plus affairé à manger ses mini-rouleaux de printemps et muffins au chocolat qu’à la regarder. Un serveur la bouscule au passage. Qu’importe. Elle poursuit vaillamment son chemin, effectue un aller-retour et disparaît dans une arrière-salle séparée du reste de la pièce par un simple drap blanc.

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