Eros et Controverse

Aux sources du harcèlement de rue

CHRONIQUE. Le harcèlement touche toutes les villes, tous les milieux professionnels et sociaux. Et pourtant, la plupart des hommes ne se sentent pas personnellement concernés – à tort ou à raison? Comment expliquer que «le harceleur», «le violeur», «le beauf sexiste», soit toujours «l’autre»? se demande notre chroniqueuse Maia Mazaurette

Parce que la sexualité fait partie de nos vies mais qu'elle reste pourtant taboue, «Le Temps» inaugure un nouveau rendez-vous: deux fois par mois, la chroniqueuse et journaliste spécialisée Maïa Mazaurette donne son point de vue sur un sujet d'actualité.

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72% des Lausannoises sont harcelées dans la rue. L’ampleur du problème est telle que la ville de Lausanne a dû créer une application dédiée. Faut-il se réjouir de constater que les débats entamés avec le mouvement #MeToo, en ligne, commencent à porter leurs fruits, dans la rue aussi? Difficile à dire.

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Car une question demeure: pourquoi en sommes-nous encore là? Quand les femmes s’expriment sur Twitter, par millions, défilent dans tout le pays, par centaines de milliers, comment est-il possible que les harceleurs puissent ignorer le ras-le-bol général? Jusqu’à 2017, on pouvait encore vaguement recourir à l’excuse du malentendu: des hommes persuadés de faire preuve de flatterie, des femmes «trop sensibles».

Mais depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. De l’encre, aussi. Si la mise au point féministe a été globalement fructueuse et comprise, elle finit par se heurter à un mur. Parmi les machos, il reste des irréductibles – et manifestement, ils sont nombreux.

On assiste, alors, à un dialogue de sourds. Ce que les femmes disent, certains hommes ne veulent pas l’entendre. Et l’équation pourrait quasiment se retourner: ce que ces hommes disent, personne ne peut l’entendre… parce qu’ils ne disent pas grand-chose (même constat pour les violeurs). La «libération de la parole des femmes», selon l’expression consacrée, jette ainsi la lumière la plus crue sur l’absence de parole de ceux qui les importunent.

La situation a quelque chose d’ironique: alors même qu’on s’agace de la surreprésentation des hommes dans les instances de pouvoir, qu’on s’alarme du fait qu’ils dominent les débats ou qu’on se moque du mansplaining (quand un homme explique à une femme ce qu’elle sait mieux que lui)…, voici qu’apparaît un monde de silence. Peu étudié. Et pas forcément en accord avec les représentations.

Et c’est bien là que le bât blesse: les harceleurs eux-mêmes ne se représentent pas comme tels. Ils refusent le «diagnostic» des femmes, ignorent leur agacement, leur souffrance parfois. Ils restent convaincus que les féministes font beaucoup de bruit pour rien, alors même que les conséquences du harcèlement sur le sentiment de sécurité, la liberté de déplacement et la santé mentale des femmes sont archiconnues. Et surtout: ils pensent que le harceleur, c’est toujours l’autre. Un pauvre type. Rien à voir avec la «bonne» séduction qui les caractérise. Les femmes ne comprennent pas? C’est leur faute.

L’incapacité à se mettre à la place des autres (et ici, un nombre écrasant d’«autres») définit le manque d’empathie. Or selon la psychologue américaine Carol Gilligan, connue pour ses travaux pour le care et coautrice de l’ouvrage Pourquoi le patriarcat? (2019, Flammarion), le mépris pour l’empathie fait partie de l’éducation patriarcale. Pour être un homme, un vrai, il faut prétendre se moquer des sentiments des autres – et paraître fort, au risque de se perdre soi-même.

Cela explique à la fois pourquoi le harcèlement existe et pourquoi il persiste: quoi qu’en disent les sexistes («j’aime les femmes, j’ai bien le droit de le leur faire savoir»), ils ne s’intéressent absolument pas à la vie intérieure des femmes. Harceler les rassure sur leur virilité. Refuser la critique aussi. Ces questions identitaires, malheureusement, seront difficilement résolues avec de simples applications mobiles.

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