Etats-Unis

Ces avocats qui mettent en scène la souffrance des accusés pour adoucir le juge

Des avocats américains se lancent dans la réalisation de petits documentaires sur leurs clients. L'objectif est d’amadouer le juge et réduire les peines

Dans une vidéo de 23 minutes, Erik évoque les multiples déménagements qui ont chahuté son enfance, sa mère alcoolique, son père chirurgien peu présent, un frère qui le frappe. Il raconte avoir eu peu d’amis, jusqu’à ce qu’il rencontre Chris, un garçon de 11 ans, alors à peine plus âgé que lui. Chris lui fait comprendre qu’il doit se plier à des jeux sexuels. Il ne veut pas, mais obtempère: c’est son seul ami. Le jour où Chris le largue pour un autre, Erik se sentira même abandonné. Il tente de se suicider. Puis se réfugie sur des forums sur Internet. De fil en aiguille, il devient accro à la pornographie enfantine, télécharge de nombreuses images. Devenu coach, en contact régulier avec des jeunes, il est soupçonné de pédophilie. Il reconnaît son addiction malsaine, mais assure, dans la vidéo, ne pas être passé à l’acte.

Rendre les clients plus humains

Cette vidéo n’était pas destinée à un large public, mais à une personne seulement: le juge. Doug Passon est l’homme qui l’a concoctée. Cet avocat basé en Arizona s’est spécialisé dans la réalisation de ces documentaires d’un genre nouveau. Il en a déjà produit plus d’une centaine. Ces petits films d’avocats, dont les prix varient de 5000 à 25 000 dollars, commencent à se développer aux Etats-Unis. On les appelle les sentencing videos ou litigation videos. Le but est d’humaniser les clients, faire passer des émotions – les larmes sont souvent au rendez-vous –, mettre les souffrances en exergue, pour obtenir la clémence du juge. «Une étape d’autant plus cruciale que, dans les cas où les accusés ont plaidé coupable, ils ne passent pas en procès», rappelait récemment Le Monde.

L’avocat se mue en narrateur, en enquêteur, en réalisateur-scénariste. Il prend soin du casting et de la mise en scène. Chaque image compte. Les remords sincères fonctionnent à merveille. Vous rajoutez l’intervention de médecins ou de psychiatres, qui insistent sur la volonté de l’accusé de tourner une page noire de sa vie et de se racheter, ainsi que des photos de famille, et le tour est joué: le minidocumentaire est prêt à être visionné par le juge, le jour de l’audience où la peine est fixée ou quelques jours avant. Comme une pièce de plus versée au dossier.

Le but principal est de raconter le revers de l’histoire, de permettre de donner une meilleure compréhension de l’individu jugé

Doug Passon, avocat

Les résultats sont là: ces vidéos permettent souvent d’adoucir les peines en amadouant le juge. Car c’est bien le but recherché. Doug Passon préfère le dire autrement: «Le but principal est de raconter le revers de l’histoire, de permettre de donner une meilleure compréhension de l’individu jugé, en évoquant sa vie, ce qui l’a amené à commettre un délit et comment il espère se racheter. Pas de jouer avec les émotions du juge, ni de susciter de la sympathie pour le client ou de lui trouver des excuses.» Il parle de «vérité émotionnelle».

Un festival des vidéos d’avocats

Dans sa vidéo, Erik raconte ses démons. Il exprime ses regrets, se dit pétri de remords. La parole est également donnée à des membres de sa famille, ainsi qu’à un psychiatre. Tous du côté d’Erik. Il a malgré tout, en raison d’un arrangement judiciaire, écopé d’une très longue peine de prison ferme. Erik reste toutefois convaincu que le documentaire a contribué à l'«humaniser» et à changer l’attitude du juge, qui a reconnu en lui la volonté de «guérir». Il l’a dit à Doug Passon.

Avec sa double casquette d’avocat et de réalisateur, Doug Passon demeure une référence dans le domaine. Un pionnier, comme le relevait déjà le Wall Street Journal en 2014. Il donne d’ailleurs des cours de storytelling. Mais il n’en est pas resté là. Très attiré par la dramaturgie et visiblement habité par le sens du spectacle, il convie carrément, depuis plusieurs années, ses collègues à un festival de vidéos d’avocats, où il distribue des prix façon cérémonie des Oscars. «Faites souffrir les juges», s’est-il exclamé lors de la dernière édition, en juin, à La Nouvelle-Orléans, «ils doivent pouvoir ressentir la souffrance des accusés». Parmi ses «trophées», les cas dont il aime parler, celui d’un jeune accusé de kidnapping, condamné à 3 mois de prison au lieu des 135 requis. Autre exemple: Richard, 79  ans, jugé pour avoir eu l’intention de faire du tourisme sexuel et abuser de mineurs. Doug Passon a non seulement produit dans sa vidéo (à voir ci-dessous) une expertise psychiatrique et un scanner montrant des lésions cérébrales, il y a surtout incorporé des enregistrements de deux agents fédéraux de l’immigration sous couverture. Des agents qui ont piégé son client en l’incitant à se lancer dans un faux voyage à caractère sexuel. Le procureur avait requis onze ans de prison; le juge l’a condamné à deux ans.

Une vidéo réalisée par Doug Passon:

Meilleur outil de persuasion

«Même si cette forme de plaidoirie existe depuis plusieurs années, c’est un concept encore relativement nouveau pour la justice», commente l’avocat. «Si elles sont bien faites, je suis persuadé qu’elles demeurent un meilleur outil de persuasion que n’importe quel élément dans un procès. Cette technique va prendre de l’importance dans le futur.»

Le phénomène s’est surtout développé à partir de 2005, grâce à un verdict de la Cour suprême, dans le dossier «Etats-Unis v. Booker», autorisant le recours aux histoires personnelles des accusés. Katrina Daniel, une ex-journaliste de télévision spécialisée dans les affaires judiciaires et médicales, a décidé elle aussi de s’y lancer. Elle a déjà produit une quarantaine de ces sentencing videos. Elle aime «raconter les histoires derrière l’histoire», dit-elle. Comme évoquer les 600 orphelins haïtiens qu’un de ses clients a soutenus ou celui qui a adopté une jeune fille dont la mère est décédée d’un cancer. Elle fourmille d’exemples empathiques.

Aucun juge n’a refusé de voir ses vidéos, qui restent confidentielles, précise-t-elle. Accepterait-elle d’en faire pour des violeurs ou des tueurs en série? «Pas pour des violeurs. Jamais. Pas non plus pour des gens qui ont abusé d’enfants ou d’animaux. Mais je le ferais pour un meurtrier, s’il s’agit par exemple de quelqu’un qui a été abusé ou qui a tué par légitime défense», précise Katrina Daniel. Ces vidéos ont de l’avenir, elle aussi en est persuadée. «Des avocats qui rechignent à y recourir sont comme des médecins qui se diraient «pourquoi apprendre de nouvelles techniques comme la chirurgie robotique ou par laser, alors que je peux recourir aux rayons X et à un scalpel?» Est-ce que c’est vraiment le médecin que vous voudriez avoir pour vous sauver la vie?»

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