Elle arrivait de l'ouest, lui de l'est. Ils se sont croisés devant les planches à dessin de l'Ecole d'architecture de l'EPFL. Ils ne se sont plus quittés, de l'atelier au lit. Trente ans et plus que ça dure. Est-ce possible? «Il y eut des tensions, bien sûr, mais nous les gérons plutôt bien. Et puis, chacun veille à son chantier. Nous ne nous voyons pas plus de trois heures par jour!» Ils le disent ensemble. C'est un savoir.

Ou une science? La réalisation d'un des projets les plus complexes d'Inès Lamunière et de Patrick Devanthéry – «l'un des plus émouvants», dit-elle – s'achève cet été sur le site de l'Ecole polytechnique fédérale à Dorigny: la Faculté des sciences de la vie, si chère au président Aebischer. C'est une «grosse machine» au service de laquelle ont été mises en œuvre les technologies les plus pointues. Elle dit «émouvant» en raison de ce que feront là les chercheurs, dans leurs labos et leur grande animalerie: comprendre le cerveau, comprendre le cœur. Derrière la large façade vivante que les architectes ont conçue, «le corps sera en jeu», et l'être. Et l'être ensemble, forcément – on y revient.

Il y a dix ans, c'était déjà une question centrale. En 1997, Inès Lamunière et Patrick Devanthéry se sont mariés, et ils ont reçu la même année le mandat de participer, en tant qu'architectes, à la fusion de deux quotidiens qui a donné naissance au Temps. Le mariage n'était pas une grande affaire. Ils s'étaient rendu compte qu'il valait mieux être mari et femme pour la pérennité d'une entreprise comme la leur. C'était utilitaire. Ce fut aussi une fête.

Le Temps, c'était une question de vie – de survie – ou de mort. Il fallait trouver le moyen de faire vivre ensemble, et dans une gare, des journalistes qui n'étaient pas tous tendres les uns pour les autres. L'architecture ne peut pas tout, mais elle a eu sa part. Du bout de Cornavin qu'on lui confiait, le couple a fait un espace unique sur trois niveaux, permettant l'isolement et le travail collectif, sous un éclairage généreux venant par-dessus les rails.

Inès Lamunière, qui avait l'œil sur ce chantier, y est bien sûr revenue. «Le bordel des journalistes avait besoin de cet espace ouvert», dit-elle amusée, presque nostalgique de cette histoire qu'il avait fallu mener à bien dans l'urgence. Ce fut aussi un laboratoire. DLA (c'est leur nom professionnel: Devanthéry & Lamunière Architectes) ont aussi retenu la solution de l'atrium, d'une autre manière et à plus grande échelle, pour la transformation en cours de la tour de la Télévision romande, et pour dessiner à Lausanne le nouveau siège international de Philip Morris.

L'implantation du Temps à Cornavin est un signe dans leur œuvre, et dans leur métier tel qu'il change. L'architecte n'est désormais plus souvent devant une page blanche. L'urbanisation du bassin lémanique – et partout ailleurs – lui impose d'intervenir presque toujours dans le déjà construit. «Nous acceptons tout à fait cette nouvelle fonction de transformateurs, de modificateurs, de pacemakers», disent-ils. «De chirurgiens du cœur des villes», ajoute Patrick Devanthéry. Ce n'est plus ce que les architectes appelaient naguère l'«empaillage», qui consistait à garder les murs d'un immeuble urbain pour le remplir autrement. Il s'agit désormais, par une intervention légère ou lourde, d'inscrire dans un quartier ancien un nouveau programme.

Dans leur œuvre, la conséquence la plus étonnante de cette révolution dans l'architecture est la construction du Centre de psychiatrie du Nord vaudois, au cœur d'Yverdon, entre le lac et la gare. A tous égards, ce fut une aventure. Les cliniques, jusque-là, avaient toujours été implantées hors des villes, pour éloigner et mieux surveiller «les fous». A Yverdon, l'opposition tenace au projet ne fut renversée que par un vote de tous les Vaudois. Avec ce blanc-seing populaire, Inès Lamunière et Patrick Devanthéry ont pu développer leur maison rouge (beaucoup de nuances de rouge) dans un quartier industriel. La Maison Rouge près de la gare? On imagine des légendes et des fantasmes. C'est tout le contraire. Depuis 2003, le Centre de psychiatrie fonctionne sans drames extérieurs. C'est d'autant plus impressionnant que l'inscription urbaine a imposé un choix: comme il était impensable de faire de la clinique une forteresse, la décision a été prise de libérer son accès. La maison a bien sûr ses parties fermées, mais les patients peuvent passer de la cafétéria à la cour, et partir s'ils le veulent. Ça marche.

Une autre révolution a accompagné ce retour respectueux vers la ville. «Dans l'après-guerre, la construction de logements collectifs, ou d'écoles, était soumise à tellement de normes et de règlements que l'architecture en mourait», se souviennent-ils. Ces carcans ont été desserrés: les demandes des familles ne sont plus les mêmes, l'énergie rare impose d'autres priorités, la construction dans des lieux urbains compliqués change la donne. «Les architectes ont retrouvé du coup un espace de créativité possible. Ils doivent faire preuve d'invention dans le dessin, les matériaux, l'utilisation de technologies nouvelles s'ils veulent gagner des concours.»

Des concours, Lamunière et Devanthéry en ont gagné beaucoup. Ils en ont aussi perdu. «C'est toujours dur à vivre, sourient-ils. Il y a beaucoup de bons architectes autour de nous! Les meilleurs ingénieurs sont ici, le savoir-faire accumulé dans l'Arc lémanique est formidable.» Pas étonnant que l'Université Harvard ait commencé à prospecter dans la région. L'un et l'autre y donnent des cours, en invités, approchant d'un peu plus près la petite élite qui s'est formée dans l'architecture globalisée. Ils ont même jeté un coup d'œil du côté de la Chine, où Rem Koolhaas termine à Pékin sa tour folle pour la Télévision chinoise.

Le Hollandais prolifique donne parfois des cours aux étudiants de l'EPFL. Alléché, il a présenté un projet pour le Learning Center de Dorigny. Battu par une Japonaise… Mais il n'y a pas de sens unique entre la Suisse et les Pays-Bas. Le couple DLA a participé au concours ouvert à Amsterdam pour le quartier Beethoven, au sud de la ville. Leur proposition a été retenue parmi les finalistes. Du baume pour eux, qui attendent la naissance de leur Opéra à Lausanne. Leur projet de transformation est toujours bloqué par les oppositions et les recours de voisins. «Ça peut durer encore quelque temps…»