Architectes, urbanistes, spécialistes de l'énergie et de la mobilité... ils œuvrent aux transformations urbaines. Cet été, «Le Temps» propose une série de quatre portraits en lien avec le programme du Forum des 100 du 14 octobre prochain. Thème: «Les villes au cœur du changement» (inscription ici).

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Au moment de s’inscrire en architecture à l’EPFL, Axelle Marchon avait une certitude. Elle ne souhaitait pas seulement dessiner des plans de maisons individuelles ou de locatifs. Comme de nombreux jeunes, la Locloise d’origine rêvait de changer les choses. Ses réalisations seraient plus écologiques, plus sociales et destinées à tous, et non pas seulement à ceux qui ont les moyens financiers de s’offrir une villa. Elle se sent une responsabilité. «Nous ne devons pas construire au détriment des autres espèces existantes ou à celui des générations futures», souligne celle qui est aujourd’hui, à 32 ans, présidente et directrice associée d’Enoki, start-up fribourgeoise qui vise à rendre les modes de vie urbains plus durables.

Parmi ses prestations, Enoki propose l’implantation de NeighborHub. Contraction des mots anglais neighborhood (voisinage) et hub (centre, noyau), il s’agit d’un concept de pôle de quartier, comprenant des lieux de vie communautaires et des services de proximité. Les origines de ce projet remontent à plus de sept ans. Elles se racontent comme une success-story. Tout commence en mars 2014 en plein cœur de Fribourg, sur le site de Bluefactory. Le quartier d’innovation s’apprête à accueillir le Smart Living Lab, antenne de l’EPFL consacrée à la recherche et au développement sur le futur de l’environnement bâti. Le président de l’école polytechnique de l’époque, Patrick Aebischer, lance alors un défi à la nouvelle entité: aller présenter, en 2017 à Denver, une maison autonome au Solar Decathlon, prestigieux concours international organisé sous l’égide du Département américain de l’énergie.

«Une aventure collective»

Avec un budget global de 4,2 millions de francs, le projet est d’envergure. Axelle Marchon en devient la responsable étudiante de la partie architecturale. «Ce fut une incroyable aventure collective, le fruit d’une multitude de compétences», s’émerveille-t-elle encore. Quelque 200 jeunes Romands participent de près ou de loin à l’élaboration de la maison. Ils sont issus des rangs de l’EPFL, mais également de la Haute Ecole d’ingénierie et d’architecture de Fribourg (HEIA-FR), de la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD) et l’Université de Fribourg.

A l’automne 2017, ils sont une quarantaine, réunis au sein de la Swiss Team, à s’envoler pour le Colorado. Ils doivent remonter la maison qu’ils ont conçue sur la friche industrielle de l’ancienne brasserie Cardinal et la soumettre au jury. «Très sincèrement, nous n’avons jamais pensé pouvoir gagner», souligne Axelle Marchon. Avec ses panneaux solaires en façade, ses toilettes sèches, ses végétaux nourris grâce aux déjections de poissons, la maison répond aux critères d’autonomie énergétique. Mais les Suisses ont pris un risque. «Le concours stipulait que nous devions construire une maison individuelle, et nous avons réalisé une maison de quartier, avec ses espaces de coworking et sa bibliothèque d’objets», raconte l’architecte.

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Au final, la Suisse l’emporte largement. Sur le podium, elle devance les équipes des universités américaines du Maryland et de Berkeley, à Denver. «Après plus de trois ans de travail, il y a eu beaucoup d’émotions», reconnaît Axelle Marchon. De retour des Etats-Unis, cette dernière commence à travailler pour un bureau d’architectes spécialisé en construction durable. Une idée lui trotte cependant dans la tête. «Au bout d’un mois, je n’y tenais plus. J’ai envoyé un mail aux participants du Solar Decathlon. Je leur ai dit: et si nous essayions de concrétiser notre idée un peu folle d’une maison de quartier durable? Je leur ai écrit que nous avions l’opportunité de changer les choses.»

Nom d’un champignon

Une vingtaine d’étudiants se réunissent en décembre 2017 pour discuter du projet. Ils seront finalement six à se lancer dans l’aventure. En août 2018, la société Enoki est créée sur le site de Bluefactory, là où tout a commencé. «Nous avons choisi le nom d’un champignon, car cet être vivant se développe en symbiose avec son environnement, comme les maisons que nous souhaitons réaliser», explique Axelle Marchon, ajoutant, en souriant, qu’«enoki» leur semblait «plus facile à porter que champignon de Paris». Pour l’équipe, la priorité est alors d’adapter leur concept: «Le NeighborHub d’origine [il a été remonté à Bluefactory et confié à une association] était comme une voiture de course conçue pour gagner un concours international, il nous fallait le transformer et surtout voir s’il y avait un marché pour notre produit.»

L’équipe d’Enoki prend son bâton de pèlerin, va à la rencontre des promoteurs, des architectes, pour présenter sa vision. «Une ville durable ne peut pas être uniquement l’addition de maisons écologiques, elle doit également faciliter des modes de vie plus durables», résume Axelle Marchon. La brusque arrivée du covid va freiner l’expansion de la société. «Difficile de créer des espaces communs quand les gens ne peuvent pas se rencontrer», commente la jeune femme.

Les commandes arrivent finalement de toute la Suisse romande. Les projets se développent. Exemple parmi d’autres, en Valais, la start-up travaille à la réaffectation d’une ancienne ferme en pôle d’une future zone d’habitation. Dans le Nord vaudois, la société accompagne la création d’une association dans un nouveau quartier, certifié SEED (WWF Suisse), avec notamment la mise sur pied d’ateliers participatifs et d’un jardin communautaire.

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«Nous sommes arrivés à un moment charnière de prise de conscience des enjeux environnementaux et sociétaux, termine l’architecte. Il y a cinq ans, cela n’aurait pas fonctionné.» Et dans cinq ans? Axelle Marchon espère que beaucoup d’autres entreprises proposeront des services similaires. Pour elle, l’enjeu est crucial. Il est nécessaire de repenser le milieu bâti. Si les villes du monde occupent 3% de la surface terrestre, elles génèrent 75% de la consommation de ressources et des émissions de CO2.


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