Aysha van de Paer a toujours aimé gagner de l’argent. Dès l’âge de 7 ou 8 ans, elle arrache des scotchs et compte des crochets dans l’entreprise de tôlerie industrielle de son père. «On a grandi dans une ambiance où il fallait travailler, être productif. On n’avait pas le droit de passer l’été à ne rien faire.» Mais le père paie sa fille, 5 francs, 10 francs, chaque année un peu plus. A l’adolescence, «chaque fois qu’on voulait quelque chose, il répondait qu’on pouvait venir travailler le samedi». La jeune femme apprend la valeur de l’effort, qui, loin de la dégoûter, lui donne un sentiment de contrôle sur sa propre existence.

Derrière l’écran qui nous sépare, le mur blanc et la coupe au carré parfaitement disciplinée ne laissent pas deviner la mère solo dont le garçon au pair s’est prématurément rapatrié vers la Grèce, en pleine crise de Covid-19. La fondatrice d’InvestLikeAysha.com, un blog aux tons pastel qui fonctionne comme une plateforme d’enseignement pour les femmes qui souhaitent apprendre à investir, incarne parfaitement son message: dynamique, déterminée, éduquée et féminine.

Pragmatique, elle sait «qu’on ne peut pas changer la société du jour au lendemain. Mais si, en tant que femme, on arrive à assurer notre situation financière, on diminue grandement nos difficultés.»

L’appel du monde

La première fois qu’elle tente de placer de l’argent, elle a à peine 17 ans. Un cousin qui travaille dans une banque locale lui propose d’investir ses économies – «tous mes cadeaux de Noël» – dans un fonds parfaitement traditionnel. Un an plus tard, le marché descend, elle prend peur et vend. «Ce n’était pas très concluant», admet-elle avec le sourire.

Mon travail, c’était de rendre les gens riches encore plus riches… Après l'accident et mon cheminement personnel, cela ne m'a plus semblé avoir de sens

Après le bac, Aysha Cantin – qui porte encore son nom de jeune fille – décide qu’elle en a assez «de se casser les ongles à travailler dans l’entreprise de papa» et se fait embaucher comme serveuse dans la Broye fribourgeoise, multipliant les extras et les pourboires.

Ambitieuse, elle s’inscrit à l’Ecole hôtelière de Lausanne, ce qui a «changé le cours de sa vie». Elle y rencontre son futur mari, Karl van de Paer, s’envole en stage à Munich puis à Dubaï, complète sa formation par un master en investissement immobilier en Angleterre, avant de suivre celui qu’elle aime aux Pays-Bas. Aysha van de Paer a l’impression d’être invincible.

A 30 ans, elle débarque à New York, toujours pour suivre son mari, et devient mère pour la première fois. Dans le milieu hyper-concurrentiel du conseil en investissement immobilier, la conciliation entre vie privée et vie professionnelle se complique. Le déclic féministe arrive sous la forme d’un livre: Lean In, de Sheryl Sandberg, alors COO de Facebook (En avant toutes, en français, aux Ed. Jean-Claude Lattès). L’évidence la frappe: «C’était comme si quelqu’un m’expliquait ce que je vivais. La vie est un tirage à la courte paille et les femmes sont toujours perdantes.»

Un soir de 2017, alors qu’il rentre tard, son mari perd la vie dans un accident de la route. Elle est alors enceinte de leur deuxième enfant. Elle décrit le choc, la naissance de son fils deux mois plus tard, les incertitudes financières et la remise en question de ses choix de vie: «Mon travail, c’était de rendre les gens riches encore plus riches… Après l’accident et mon cheminement personnel, cela ne m’a plus semblé avoir de sens.»

L’entrepreneuse prend conscience de sa propre vulnérabilité: les femmes, même dans des situations aisées, ne sont pas à l’abri d’un accident de parcours. Et parce qu’elle croit au destin, au fait que les choses n’arrivent pas par hasard, elle décide de raconter son histoire pour faire passer ce message. Un an après le décès de son mari, elle lance son site internet, InvestLikeAysha.com, et en fait son activité à plein temps dès le 1er octobre 2019. «J’étais ravagée par ma mission, je ne pouvais pas ne pas le faire.» Ses collègues pensent qu’elle réduit son temps de travail pour s’occuper de ses petits.

Humour et esthétique

Six mois plus tard, le blog, devenu une véritable plateforme, distille ses conseils et encouragements dans des articles faciles à lire, avec une pointe d’humour et une esthétique instagrammable. Soixante-cinq femmes sont inscrites au premier cours en ligne, en plein krach boursier. Aysha van de Paer leur apprend où, quand et comment investir, non pas pour s’enrichir à court terme, mais pour assurer leur sécurité financière.

Destiné aux néophytes, le cours, comme le contenu du blog, s’adresse à celles qui veulent devenir des investisseuses responsables et placer leur argent dans des entreprises durables en termes écologiques, sociaux et de genre. «La cerise sur le gâteau, c’est que les études démontrent que les performances de ces entreprises sont au moins équivalentes, voire meilleures que la moyenne.»

Ne lui reste plus qu’à écrire son propre Lean In – un de ses rêves –, qui racontera son histoire personnelle tout en éduquant les femmes. «Le contraire d’un livre financier barbant.» A son image.


Profil

1981 Naissance dans la Broye fribourgeoise.

2006 Obtient son diplôme de l’Ecole hôtelière de Lausanne.

2017 Décès de son mari, Karl van de Paer.

2018 Lancement de son blog.


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