«J'ai cru que c'était un bout d'algue, mais je n'arrivais pas à l'enlever, en fait c'était une sangsue!» L'air indigné, Véronique montre une petite plaie longitudinale sur son pied, affirme que «cela fait vraiment mal, comme une brûlure» et s'emporte contre ces bestioles verdâtres qui n'ont, d'après elle, rien à faire dans le canal de la Thielle où l'eau n'est pas stagnante. C'est sûr, le changement climatique les fait proliférer, tout comme les fameuses méduses du lac de Neuchâtel! La réponse des spécialistes est plus nuancée. Petit tour dans les eaux où se plaît la sangsue médicinale, hirudo medicinalis de son nom latin, et dont le retour réjouit les scientifiques qui craignaient sa disparition.

C'est vrai qu'avec sa bouche armée de trois mâchoires cornées, portant chacune une centaine de petites dents aiguës*, la sangsue médicinale est bien équipée pour se nourrir. Elle se colle à sa proie et, par un mouvement de va et vient, pratique trois incisions en étoile. Elle aspire le sang de sa victime, 8 à 10 grammes, et se laisse tomber lorsqu'elle est repue. Sa présence dans les eaux plus ou moins stagnantes n'est pas une nouveauté. Elle a été introduite en France au Moyen Age, pour une utilisation médicale.

«La sangsue médicinale peut être impressionnante et atteindre une taille de près de 8 cm, admet Brigitte Lods qui s'occupe de la qualité des eaux au Service des eaux, sols et assainissement (SESA) du canton de Vaud. On la trouve principalement dans les marais et les étangs, dans la région de la grande Cariçaie, éventuellement sur les bords du canal de la Thielle mais pas dans nos lacs.»

Le Léman abrite d'autres genres de sangsues, qui ne s'en prennent pas à l'homme, comme l'helobdella: elle n'a que deux yeux et suce les fluides internes des autres vers ou crustacés. Ce qui la différencie de l'erpobdella avec ses quatre paires d'yeux: la belle se plaît plutôt dans les eaux courantes et présente la particularité d'avaler ses proies, des petits invertébrés aquatiques. C'est peut-être elle que des baigneurs ont observée dans les eaux vives et froides des gorges de l'Orbe, petites taches vertes nichées sous des cailloux. On en trouve aussi dans le lac de Joux. Le garde-pêche Philippe Amiet en a découvert sur ses enfants: «Des petites sangsues vertes, plus déposées qu'agrippées», remarque-t-il. En effet, seule la sangsue médicinale se nourrit du sang des mammifères.

Une chose est sûre, la couleur est trompeuse chez les sangsues. Pour les reconnaître, il vaut mieux les regarder au fond des yeux, c'est leur nombre qui dira à quel genre elles appartiennent.

Si les baigneurs reviennent de leurs escapades avec des histoires de sangsues plein la besace, est-ce à dire que le petit ver prolifère en raison des conditions climatiques? «J'ai surtout le sentiment que la canicule pousse les gens à se baigner plus souvent, et parfois dans des endroits inhabituels, comme les étangs et les canaux où ils risquent de rencontrer des sangsues», remarque Brigitte Lods.

Une analyse que rejoint Michel Sartori, directeur du Musée cantonal de zoologie: «Il est possible que la chaleur active le développement des sangsues, mais on ne pourra en voir l'effet sur ces populations que sur le long terme. Les insectes, par contre, remontent la vallée du Rhône. Cette année a été propice aux guêpes maçonnes, et à plusieurs sortes de libellules. C'est une invasion qui nous réjouit. Reste maintenant à voir si les cigales, que ce soient celles qui ont été importées dans les oliviers destinés à Expo.02 à Neuchâtel, ou celles qui vivent depuis toujours au Tessin et en Valais, vont passer dans le canton de Vaud.»

Et les méduses, qui ont fait une apparition si remarquée dans le lac de Neuchâtel, c'est bien la chaleur qui leur a permis de proliférer? «Elles se développent lorsque les conditions le permettent et ne vivent pas longtemps, explique Brigitte Lods. Il y en a eu dans le lac Léman en 1962. On en voit également de temps à autre dans le lac d'Annecy. Cela dit, nous pouvons parfaitement passer à côté de leur présence, car nos prélèvements sont effectués dans des endroits éloignés du bord. Or les méduses se trouvent plutôt dans la zone littorale.»

Dans le lac, les créatures translucides ne dépassent pas la taille d'une pièce de 20 ct, ce qui les rend inoffensives. Mais elles sont dotées des mêmes armes chimiques que leurs grandes cousines. Si bien qu'un baigneur sentirait quand même une petite décharge s'il était piqué par un grand nombre de ces méduses.

* «Invertébrés d'eau douce», Editions Artémis, février 2002.