Les Young Boys au sommet de leur art ou le FC Sion dans l’euphorie folklorique des finales de coupe ne sont pas seuls rois en ces lieux. Dans le cirque du stade de Suisse, vide à l’heure de notre visite, mais qui semble toujours chargé de la ferveur sportive, le roi, le vrai, c’est le soleil. Céleste, insaisissable, agissant en toute discrétion. Sans que les hôtes du Wank­dorf y voient rien, en sachent rien peut-être, le toit du stade et l’astre de jour se livrent quotidiennement à de fécondes amours.

Douze mille mètres carrés de cellules photovoltaïques tapissent la toiture et font du complexe la plus grande centrale du genre au monde intégrée à un ensemble sportif. Hors livre des records, la production annuelle de courant électrique se chiffre à 1,2 million de kilowattheures, de quoi répondre à la consommation de 400 ménages.

L’infrastructure, signée FMB (Force motrices bernoises) Energie SA, est un vaste showroom pour le producteur électrique. La bien nommée salle «Soleil», tour de contrôle surplombant le toit en miroirs, l’émissaire de ce grand étalage.

Ici, on explique la technologie du photovoltaïque par le jeu, par l’exemple. Comme un enfant, Martin Pfisterer fait d’allègres ­allers-retours dans la pièce cir­culaire, appuie sur des boutons, dirige des sources lumineuses sur des couches de silicium qui allumeront une lampe, feront tourner une hélice.

Tout autour, ce stade, cette juxtaposition de panneaux qui bronzent, c’est sa grande fierté. Martin Pfisterer est membre de la direction des FMB. Il est surtout le président du conseil d’administration de sol-E Suisse SA, la filiale du groupe pour le développement des énergies renouvelables.

Commencé en 2005, étendu en 2007, l’aménagement solaire sur le stade est une application des études menées depuis quinze ans par les FMB et d’autres entreprises électriques et instituts à la station du Mont-Soleil, centre international d’essais photovoltaïques dans le Jura bernois.

La première application, c’est le fameux catamaran MobiCat, commandé pour Expo.02, qui circule désormais pour le compte de la société de navigation de Bienne. «Il est toujours dans l’horaire CFF. Il est toujours le plus grand bateau solaire du monde en circulation», s’enthousiasme le président de sol-E.

Aujourd’hui, les circonvolutions de la météo, la moiteur grisâtre, cette chape de nuages qui pèse sur la ville de Berne, font grimacer les instruments de mesure dans la salle «Soleil». Le ciel ramène l’euphorie technologique à la réalité. L’énergie photovoltaïque dépend de son humeur. Contrairement au turbinage des eaux, qui, lui, se fait sur commande.

Mais peu importe que le ciel soit gris. Les instruments à la disposition du public dans le local des FMB permettent de reproduire les mécanismes de production de courant. Un axe circulaire parsemé de spots simule la course du soleil et son intensité selon les saisons et la météo. Quand les rayons frappent les panneaux à 60°, comme en été, la production est à son comble: 8800 kWh par jour. C’est environ la consommation moyenne de deux foyers suisses. En hiver, l’installation atteint à peine 5% de cette performance: l’angle des rayons est en effet plus faible (au maximum 16°) et les panneaux solaires sont au minimum de leur capacité.

Pour assurer un rendement maximal – rayons du soleil à angle droit – les panneaux du stade de Suisse devraient être orientés à 45°. Or, l’architecte de l’édifice a exigé une intégration parfaite au bâtiment. «Pour compenser cette perte, on a maximisé la surface couverte, collé les panneaux les uns contre les autres. Un chariot se déplace sur la structure pour la maintenance», détaille Sebastian Vogler, porte-parole des FMB.

Transformer le soleil en électricité, convertir une source de lumière en courant électrique par la magie d’une danse entre photons et électrons (voir infographie): le système a quelque chose de la sorcellerie pour le néophyte.

Aujourd’hui, la quête de l’efficience photovoltaïque tourne à l’obsession. Comment repousser encore les limites de la technologie? Les cellules du Stade de Suisse permettent un rendement éner­gétique de 14 à 16%. C’est à peu près la norme supérieure atteinte par les produits aujourd’hui commercialisés, comme le silicium monocristallin. Des améliorations sont régulièrement révélées par la science (LT du 23.06.2009) et la marge de manœuvre des chercheurs est encore importante.

Yann Arthus-Bertrand, le fameux photographe français qui filme la Terre vue du ciel et s’est érigé en chantre de la sensibilisation à l’épuisement des ressources, l’a rappelé récemment dans son film Home: si elle était ex­ploitée entièrement, l’énergie ­dégagée par le soleil en un jour permettrait de répondre à la consommation de tous les ménages de la planète durant un an.

Est-ce bien vérifiable scientifiquement? Les FMB s’approprient en tout cas le même genre de message fracassant: «La Terre dispose chaque jour de 10 000 fois plus d’énergie solaire que n’en consomment tous les pays industrialisés réunis.» Bref, il faut chercher et chercher encore. Pour mini­miser les coûts de production et maximiser le rendement.

Suspendu au plafond de la salle «Soleil», un modèle réduit de Solar Impulse, l’avion du «saventurier» Bertrand Piccard, qui veut boucler un tour du monde en 2011 propulsé uniquement par l’énergie solaire, semble vouloir précipiter cette envolée techno­logique.

Les panneaux qui seront intégrés à l’aéronef sont testés à la Jungfraujoch, à 3500 mètres d’altitude. On les verrait refléter depuis le stade si le ciel daignait se lever sur la capitale fédérale. «Avec ces panneaux, on obtient un rendement proche de 25%», promettent les FMB, qui collaborent avec Bertrand Piccard, les universités, les hautes écoles et les fabricants.

En attendant les prouesses de la recherche, le courant vert en provenance du soleil semble déjà pris d’assaut quoique plus cher que le courant «conventionnel». Le consommateur d’énergie solaire du Stade de Suisse paie un surplus de 80 centimes pour son courant, soit environ 1 franc par kWh. Le contingent de 2009 est déjà entièrement vendu.

Demain: La centrale nucléaire

de Gösgen

TEXTE INTRODUCTIF (500 signes)

A l’heure des grands débats sur l’énergie, de la quête du juste équilibre dans l’approvisionnement énergétique, du soutien stratégique aux nouvelles énergies renouvelables, du spectre de l’épuisement des ressources, «Le Temps» propose une halte dans quelques édifices emblématiques de production et de distribution électrique en Suisse. Tantôt fantomatiques, éminemment industriels ou au contraire naturels et minéraux, ces environnements devenus objets de patrimoine racontent à leur manière la diversité du tissu énergétique helvétique.