«L'architecture, c'est un métier. La littérature, c'est pas un métier.» Voilà le commentaire livré par Friedrich Dürrenmatt à propos de Max Frisch. Le Bernois, fils de pasteur, rembarrait ainsi les velléités littéraires du Zurichois, fils d'architecte, estimant qu'il était surtout bon à dessiner des bains… Si ce n'est pas le lieu ici d'alimenter la polémique et de juger des qualités littéraires de Frisch, on peut par contre affirmer que l'auteur d'Andorra était un excellent dessinateur de bains. Grâce à lui, Zurich peut s'enorgueillir d'une piscine en plein air aussi vaste qu'élégante. Le projet de cette installation a été caressé pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors que la ville des bords de la Limmat en possédait déjà une, celle d'Allenmoos, au pied du Zürichberg. Pour la seconde, on songe à un arrondissement moins bourgeois: Altstetten. Les bains seront ainsi construits, entre 1947 et 1949, à quelques mètres du stade du Letzigrund (qui date de 1925), dans un quartier peuplé d'ouvriers et d'immigrés. Ils sont baptisés Letzigraben. Max Frisch note dans son Journal: «La construction dura deux ans, mon travail quatre.»

En effet, si, pour cette réalisation, la Ville de Zurich aura débloqué 4,5 millions, Frisch a dû se débattre contre des lenteurs – le ciment qui n'arrivait pas – et… le manque d'argent, qui l'a empêché de réaliser tout ce qu'il souhaitait. Néanmoins, le résultat est splendide: l'architecture de Frisch, qui comprend notamment une allée bordée de cabines, trois bassins, un pavillon, s'intègre discrètement et harmonieusement dans un somptueux jardin dessiné par le paysagiste Gustav Ammann. Le chantier avait reçu la visite de Bertolt Brecht, qui avait dû apprécier le soin porté à ce que Frisch a défini comme un «bain populaire». Depuis son inauguration le 18 juin 1949, le Letzigraben ne faillit pas à sa vocation: il accueille les familles ouvrières du quartier comme les populations issues des différentes vagues d'immigration, des Italiens aux Kosovars en passant par les Chiliens, les Libanais, les Turcs ou les Bosniaques. Qui trouvent là autant l'espace de faire du sport – natation ou volleyball – que celui de se faire des grillades.

Cet été, le Letzigraben fête ses 50 ans. L'anniversaire serait sans doute resté discret si un homme ne s'était pas dépensé sans compter pour rendre une mémoire au bain et revaloriser l'espace. Il s'agit de Pierre Geering, maître nageur par passion dans ces lieux depuis dix-huit ans mais aussi artiste. Il y a deux ans, il s'est mis en tête de constituer un Musée Max Frisch dans un compartiment des vestiaires pour hommes. A cette fin, il a commencé à réunir des documents, témoins de la période de construction. Abandonnés dans les bureaux de la Ville, il a trouvé des esquisses et des dessins de Max Frisch, des lettres, collection qu'il a complétée avec des photos et l'aide des Archives de l'écrivain. Il a lancé un appel, afin que les usagers du bain lui remettent des photos en relation avec les piscines, les fleuves ou les lacs. Cette partie historique voisine avec la création: Pierre Geering a fondé une Association culturelle, KULT, pour accueillir des artistes en résidence, passer des commandes et présenter leurs œuvres. Ainsi, dans son musée, on peut voir des photos de Fischli-Weiss, Kathrin Freisager ou Livio Piatti, voisinant avec une installation d'Ursula Stalder qui a récolté des objets trouvés au Letzigraben l'an dernier. Ces jours, Ugo Rondinone s'est installé au bord d'un bassin, pour y prendre des photos «aquatiques» – sans que notre maître nageur y soit pour quelque chose. Mais l'endroit doit avoir une âme suscitant la création…

Cependant, Pierre Geering ne veut pas s'arrêter aux mois d'été. Hors saison, il souhaite par exemple organiser des expositions de sculptures. Et, l'été prochain, les photographes auront pour tâche de se consacrer au thème de la piscine. Avant cela, le 3 septembre prochain, aura lieu le vernissage d'une manifestation d'un type particulier: un groupe d'artistes lucernois viendra présenter les bateaux en miniature qu'ils réalisent, avant de les faire exploser sur l'eau, en forme de bataille navale… Mais il y a l'art, et il y a la réalité. Pierre Geering se bat sur tous les fronts. Il a réussi à faire rénover, en décembre dernier, le Pavillon, devenu un restaurant où Yohan Rayen, le chef indien, sert des nasigoreng comme des saucisses de veau grillées. Mais il tente aujourd'hui de sauver le grand bassin olympique et son plongeoir de dix mètres, que la Ville aimerait détruire pour y construire une piscine couverte… En attendant ce sacrilège, le bassin est déjà fermé au public, par manque de personnel. Pierre Geering essaie d'imaginer des solutions rentables, comme l'installation d'un ballon amovible, qui permettrait une utilisation hivernale. Aujourd'hui, le bassin a été exceptionnellement ouvert, afin que les jeunes Kosovars puissent y plonger. Cela doit-il vraiment rester exceptionnel?

Max Frisch Bad, am Letzigraben, Edelweissstr. 5, tél. 01/ 492 10 50.

Vernissage le 3 septembre des batailles navales. On peut louer le Pavillon pour y organiser des soirées privées: s'adresser à Yohan Rayen.