revue de presse

Le baiser de Marseille, idéal symbole du mariage pour tous

Deux jeunes filles s’embrassent pendant une manifestation contre le mariage gay en France. En quelques jours, la photo est déjà devenue culte. Retour sur un buzz qui pose aussi des questions

C’est La photo qui a fait le tour du Net cette semaine: deux jeunes filles s’embrassant sur la bouche, avec en arrière-plan une assemblée de femmes bien plus âgées, vêtues de rose et blanc. A y regarder de plus près – les spectatrices n’ont pas l’air d’apprécier le baiser. Mardi 23 octobre, Alliance vita, l’association créée par la députée chrétienne Christine Boutin pour la défense des enfants, organisait dans toute la France des manifestations pour dénoncer le mariage homosexuel. La mobilisation a lieu entre autres sur les réseaux sociaux, avec le hashtag (mot clé) #unpapaunemaman. Mais à Marseille, deux jeunes filles, ni homosexuelles ni militantes LGBT, ont donc décidé d’échanger un baiser passionné pour montrer pacifiquement leur opposition à ce mot d’ordre.

«Têtu», le magazine homosexuel, a retrouvé les embrasseuses. Julia, 17 ans (à droite), et Auriane, 19 ans (à gauche), y racontent comment l’idée du baiser leur est venue spontanément. «Sur la photo, on voit toutes ces femmes en train d’ouvrir la bouche comme si on venait de faire un truc horrible (rires)! Pendant qu’on s’embrassait, elles étaient en train de crier «Vous êtes dégueulasses! Vous êtes pas belles!» […] Les gens ne s’y attendaient pas du tout. Le baiser a duré une quinzaine de secondes, c’était pas juste un bisou, on a tenu! […] Je pense qu’on n’a pas besoin d’être homo pour les soutenir! C’est un geste de solidarité pure et simple. Je suis pour ce que ces manifestants ne veulent pas. Face à eux, on était tellement peu. Ça ne servait à rien de leur parler car ils campent sur leur position. Et ça ne servait à rien non plus de crier ni de les insulter au risque qu’ils se braquent…»

Si le baiser des deux copines a fait le tour du Net, c’est qu’il a été immortalisé par des photos – des bonnes photos. Car oui, un photographe de l’AFP était présent pour couvrir la manifestation. «Les manifs de l’Alliance Vita obéissent à une mise en scène très réglée, assez kitsch», raconte Gérard Julien, sur le blog du making of de l’AFP, «il y a les hommes d’un côté de l’allée, les femmes de l’autre, un type déguisé en oiseau symbolisant l’enfant, avec le mot «papa» écrit sur une aile et «maman» sur l’autre… J’étais en train de prendre des photos au milieu des manifestants, sur la place devant la préfecture, quand j’ai vu débouler deux jeunes femmes d’une vingtaine d’années. Elles se sont arrêtées et elles se sont embrassées passionnément sur la bouche devant tout le monde. La scène a duré à peine trois ou quatre secondes. Moi, j’étais là et j’ai appuyé sur le déclencheur…»

La suite? L’une de ses photos est postée sur Twitter par un journaliste de «Têtu», elle est retweetée… plus de 1500 fois dans les heures qui suivent. Puis cela monte à 3000 en une journée, raconte encore «Libération», un chiffre énorme pour ce réseau social en France (le chiffre atteint 3700 ce vendredi matin). Sur une page fan comme celle du «Huffington Post», qui parle très vite de «photo-culte», près de 5000 personnes partagent le cliché, plus de 9000 «l’aiment»… Le buzz est immédiat. Au Liban, «L’Orient leJour» lui consacre un article. «Un tel phénomène ne se serait pas produit il y a 5 ans», reprend le photographe Gérard Julien.

Mais la provocation suscite aussi «l’ire du «Collectif pour la famille». A ne pas manquer, loin de l’unanimisme un peu Bisounours, il faut bien le reconnaître, de la presse, ce billet, à la virulence attendue mais décapante tout de même, sur le blog du mouvement: «Cette photo est tout autant scénarisée et fabriquée que le «Baiser de l’Hôtel de Ville» de Robert Doisneau (désolé pour ceux qui croyaient encore au romantisme, à l’authenticité et à la spontanéité du fameux cliché…) et sert d’étendard soi-disant victorieux, touchant, sans parole, instantané, qui vaudrait tous les discours face à la «Bête homophobe» anti-égalité-des-droits et anti-mariage. […] Concrètement, ce n’est pas l’homosexualité qui y est défendue (quelle naïveté des communautaires homosexuels que de croire le contraire!), mais une bisexualité adolescente, une immaturité sexuelle, un goût du scandale facile. Pussy Riot le Retour. […] Ce n’est pas l’amour homosexuel qui est défendu, mais une pulsion du moment. […] Ce n’est pas la liberté humaine qui est défendue ni un amour concret des différences […] étant donné que les deux filles ressemblent à des jumelles et […] qu’elles illustrent un rejet de la différence (des sexes, mais aussi des générations) […]. Enfin, ce geste du baiser est plus violent qu’il n’y paraît car il n’est pas un appel au dialogue avec les personnes auxquelles il s’oppose. Les filles, en s’embrassant à pleine bouche, se clouent le bec pour mieux clouer le bec aux autres» […].

Alors, cliché de l’année ou cliché tout court? Question subsidiaire: la photo aurait-elle eu autant de succès si c’étaient des hommes qui s’étaient embrassés?

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