Ils s'appellent ticinosauchus, serpiasaurus, ceresiosaurus. Des noms qui évoquent leur origine tessinoise, rappellent qu'ils ont été extraits des roches de villages comme Serpiano ou Ceresio, sur le Monte San Giorgio non loin de Lugano. De leur vivant, cette partie du Tessin se trouvait sous les Tropiques, adossée à l'Afrique. Le Monte San Giorgio, lové entre deux lagunes, avec pour horizon nord 1000 kilomètres d'océan, grouillait de vie. C'était le bonheur au trias, juste avant le fameux jurassique, il y a quelque 250 millions d'années.

Le Mendrisiotto s'en souvient, car il porte imprimées dans ses flancs la faune et la flore de cette période. Une «collection» d'une telle ampleur qu'elle n'a pas de rivale au monde, et l'Unesco ne s'y est pas trompée puisque son comité a accepté, mercredi, le Monte San Giorgio dans le club très select des sites naturels du patrimoine mondial.

«Il y a bien des gisements triasiques en Argentine, en Espagne, en Turquie et en Chine», concède Markus Felber, l'artisan de la reconnaissance du site par l'organisation mondiale. «Mais l'état de conservation, la quantité et la variété des fossiles de notre région sont uniques. Et c'est surtout le seul endroit qui couvre une période d'un million d'années. Cela nous permet d'observer l'évolution de la faune du trias moyen, sur cinq niveaux, un peu comme si un film se déroulait sous nos yeux», poursuit avec feu le géologue, né il est vrai au soleil – et non à l'ombre, souligne-t-il – du Monte San Giorgio.

Short d'explorateur, gros souliers et mollets puissants, Markus Felber – dont le nom scout est Beola, soit dalle de gneiss – montre le chemin qui mène à une des fouilles. Il pleut et le chantier est vide. C'est une carrière en plein air, au bord d'une rivière. Sur le sol, une pioche, une pelle, un maillet. Des petits tickets, roses, jaunes ou bleus, marquent les différentes couches géologiques. «Les fossiles se trouvent pris entre les couches de schiste comme dans un mille-feuille, explique le scientifique. L'autre jour, nous avons découvert un ceresiosaurus juvénile d'un mètre de long, sous les yeux d'une équipe de télévision, on aurait pu croire à un montage!» Le géologue ramasse un morceau de roche plat et noir, il le gratte, une odeur familière s'en dégage liée non pas à la montagne mais à la ville, c'est du schiste bitumineux…

«Les premières fouilles datent de 1850, à l'instigation du grand scientifique Abate Stoppani dont on peut admirer le portrait sur les boîtes du fromage Bel Paese! Elles n'ont été systématisées que vers 1920 et ont tout de suite été accompagnées par des fouilles industrielles. Le schiste bitumineux a d'abord été utilisé pour produire du gaz dans l'idée d'alimenter Milan. Ce projet n'a pas abouti, et les producteurs se sont tournés vers la fabrication d'une huile utilisée dans le traitement des maladies dermatologiques.»

Avant-guerre, géologues et industriels se partageaient donc le terrain. Les premiers travaillaient en plein air et les seconds dans des mines où les ouvriers ne s'attardaient pas à épargner les fragiles témoins du trias. Depuis les années soixante, les scientifiques sont restés seuls maîtres du domaine, mais ils continuent à travailler en extérieur pour des raisons de commodité – d'ailleurs les galeries de l'ancienne mine s'effondrent. Le touriste curieux d'histoire peut encore admirer la vieille fabrique qui produisait la précieuse huile à base de bitume et probablement de quelque serpiasaurus ou autre cousin.

Le site s'étend sur 60 km2, dont un tiers se trouve en Italie. «La géologie ne connaît pas de frontières, remarque Markus Felber. Nous avons mis sur pied un projet interrégional pour la promotion de ce patrimoine, Interreg 3. Nous bénéficions d'un crédit de Bruxelles de 1,2 million d'euros. C'est très important pour nous, car l'Unesco nous apporte une reconnaissance importante mais pas d'argent.» Le géologue, ancien conservateur du Musée d'histoire naturelle de Lugano, coordonne le projet Interreg 3. «J'y vois la possibilité d'une promotion intelligente du Monte San Giorgio et de la géologie», dit-il.

Au moment où le tourisme en général et celui du Tessin en particulier traversent une grave crise, l'homologation du site représente-t-elle un atout promotionnel? «Lorsque nous préparions le dossier, nous n'avons pas collaboré avec l'office du tourisme. Nous ne voulions pas d'un Triasic Park! Maintenant par contre, nous l'avons intégré à notre réflexion, en gardant toujours à l'esprit que les sciences de la terre représentent une occasion d'attirer les touristes et non le contraire. Dans cet esprit, nous avons ouvert les fouilles au public les 20 et 27 juin. Avec succès. Par la suite, nous souhaitons rendre accessibles au public la mine et la fabrique. Et proposer différents parcours géologiques aux marcheurs.»

Actuellement, un sentier naturaliste permet au promeneur de découvrir en quatre heures les aspects géologiques et paléontologiques du San Giorgio. L'occasion de voir également la carrière de marbre coloré d'Arzo, toujours en exploitation. «Ce «marbre» jaune est en fait une roche sédimentaire, il a été utilisé pour une partie du sol de Saint-Pierre à Rome, et dans de nombreuses églises baroques», explique encore Markus Felber qu'aucune roche ne peut laisser indifférent.

A Meride, village collé au flanc du Monte, tout le monde salue le géologue. C'est que la candidature à l'Unesco, et tout simplement la vie géologique du lieu, est l'histoire de tous. Parmi les maisons, une belle demeure ancienne quelque peu délabrée abrite un musée de 40 m2, qui voit malgré tout passer quelque 10 000 visiteurs par an. L'occasion d'admirer quelques fossiles à l'allure plus ou moins engageante, comme ce crâne de paranothosaurus dont le corps devait mesurer 5 à 6 mètres. «Il ne devait pas être très sympa à rencontrer», résume Markus Felber. L'essentiel des découvertes faites dans la région se trouve toutefois à Zurich et à Milan, puisque les instituts paléontologiques des deux villes mènent des recherches sur le site depuis plus de cent cinquante ans.