C'est à Büren que débute le parcours, au pied de son pont en bois de 108 mètres de long, coiffé d'un toit en tuiles et percé de fenêtres. Un hangar presque, qui enjambe l'Aar pour relier Büren à Reiben depuis 1275. La préparation à l'expédition laisse tout le temps de l'admirer: d'abord, il faut enfiler la combinaison en néoprène, s'engoncer dans le gilet de sauvetage et glisser ses pieds dans des chaussons étanches. Ensuite, c'est le gonflage du canoë à l'aide d'une pompe - un véritable échauffement pour les bras - et le vissage des banquettes. Un briefing plus tard, en allemand ou en anglais (keine Angst, no souci, la démonstration est suffisamment parlante), et c'est la mise à l'eau, par équipe de trois.

Le guide se présente. Il s'appelle... Bruno Manser. «Ici, explique-t-il, c'est presque comme un lac. Le bassin est très large, il y a un barrage juste en dessous.» Le paysage défile paisiblement, au rythme des pagaies. Les rives sont bordées de saules pleureurs qui semblent s'incliner au passage des canoës. D'immenses cuves à céréales sont adossées à des corps de fermes d'une autre époque. Quelques baraquements de fortune, bleu azur, abritent des pêcheurs. Les cygnes qui s'ébattent troublent à peine le calme de la rivière. Il y a des cyclistes qui s'en donnent à cœur joie, en amont. En face, le massif du Jura, obstiné. Une bonne heure plus tard, un vaste nid perché sur un pylône électrique confirme que le canoë approche de la plus grande colonie de cigognes de Suisse.

A Altreu, village tapi sur les rives de l'Aar, le claquement des becs des cigognes perce le silence. Impossible de compter tous ces échassiers. Des nids grossièrement faits de brindilles et de roseaux surplombent les toits de toutes les maisons. Ils sont même parfois plusieurs sur une seule toiture, comme celle du restaurant Zum Grüne Aff (Au singe vert), qui doit son nom à une drôle de légende du temps où l'on troquait des animaux contre un petit remontant. Son patron, cravate américaine et bedaine sympathique, explique avec passion pourquoi les cigognes sont ses premiers hôtes.

«C'est en 1949 que la dernière nichée de cigognes a été observée à Neunkirch dans le canton de Schaffhouse. Touché par cette disparition, un habitant d'Altreu, Max Bloesch, que l'on a plus tard appelé «le père des cigognes», s'est emparé du problème. Il a peu à peu réintroduit de jeunes cigognes qu'il allait chercher en Alsace et en Europe de l'Est. Le site d'Altreu est propice: la rivière et les champs alentour sont un formidable garde-manger pour les cigognes, gourmandes de poissons et de souris.» Josef Kung mime avec ses mains l'envol des oiseaux, dont les ailes peuvent atteindre jusqu'à 2 mètres d'envergure: «Les plus jeunes s'envolent en automne, migrent jusqu'au Ghana, en survolant la France, l'Espagne, Gibraltar, le Maroc, la Mauritanie et le Mali. Ils reviennent au printemps, tandis que leurs parents, plus vieux, passent l'hiver ici.» Depuis que les cigognes ont été réintroduites, entre 1965 et 1994, 24 villages suisses ont des colonies devenues naturelles. Altreu est la plus grande et, depuis douze ans qu'il tient le restaurant de la petite commune, Josef Kung n'en est pas peu fier: «Vous vous rendez compte, ces cigognes sont capables de parcourir 15000 kilomètres et de retrouver leur chemin toutes seules jusqu'à Altreu!»

Avec son velouté aux champignons arrosé de vin blanc, sa friture de poissons - «honnêtement, l'Aar nous en fournit trop peu pour qu'ils soient tous issus de la pêche du jour» - et sa crème brûlée à la menthe, Josef Kung, qui prend le soin d'expliquer à chaque tablée l'histoire de «ses» cigognes, offre un accueil réconfortant aux sportifs ayant ramé plus d'une heure depuis Büren. Mais il faut déjà repartir direction Soleure. A quelques encablures, sur l'île de l'Aar, la famille agricultrice Antener-Laubscher accueille aussi les voyageurs. Non pas autour de poissons, mais de grillades qui enfument délicieusement son champ, accessible par un petit bateau à moteur, une fois le canoë abandonné (non sans un certain soulagement) sur la rive d'en face.

Deux ponts plus tard, et c'est la frontière avec Berne. A partir d'ici, l'Aar serpente tantôt dans le canton de Soleure, tantôt dans celui de Berne. C'est qu'il y a peu de logique dans la géographie du canton de Soleure. Les frontières sont autant de bras qui tentent de ramasser un bout des territoires voisins. Au loin, on aperçoit déjà la Tour penchée de la ville de Soleure, la plus vieille fortification de la ville. Selon la légende, son charpentier, incapable de façonner un toit symétrique, s'est jeté dans l'Aar. C'est au pied de ce monument improbable que SuisseMobile a choisi d'aménager le débarcadère.

Une nuit de repos dans la ville la plus baroque de Suisse permettra de s'imprégner de son chiffre fétiche: onze. Soleure fut le onzième canton à entrer dans la Confédération, en 1481. La ville contient aujourd'hui 11 églises et chapelles, 11 fontaines, 11 tours, 11 banques, 11 jardins d'enfants... Au détour de la vieille ville, l'attention du visiteur sera retenue par une horloge dont le cadran s'étend sur... onze heures. Onze heures plus tard justement, il est temps de repartir là où la balade en canoë a été laissée.

Son côté bucolique est assez vite rompu par l'énorme fabrique de cellulose Borregaard, qui enjambe la rivière en déployant d'énormes canalisations sur les deux berges de l'Aar. Elle rejette une odeur pestilentielle. «Les autorités ont demandé à ce que l'usine se conforme aux nouvelles exigences environnementales», souffle la guide de l'Office de tourisme de Soleure. «Mais l'entreprise a menacé de délocaliser. Quatre cent cinquante emplois sont sur la sellette.»

Après cette triste usine, paradoxalement seul producteur d'éthanol en Suisse, voici le barrage électrique de Flumenthal qui empêche de poursuivre en canoë. Il a été construit dans le cadre de la deuxième correction des eaux du Jura. C'est donc notamment grâce à lui que l'Aar est devenue navigable. Il n'empêche, il faut alors porter les bateaux sur une petite centaine de mètres. Encore un effort, et voici Wangen, village plein de charme au bord de l'Aar, puis le camp d'entraînement militaire, d'un gris terne mais discret.

La végétation change. Des roseaux et d'autres plantes d'eau assombrissent le paysage. Les arbres s'abandonnent dans l'eau, comme foudroyés. Leur tronc est rongé, leur écorce épluchée. «Tenez, regardez ces marques», s'écrie le guide canoë en lançant un bout de bois qu'il vient de cueillir à la surface. «Ces petits cercles, ce sont clairement les dents d'un castor.» D'ailleurs, l'eau clapote, les branches sont secouées, la fourrure d'un castor apparaît. Lui et ses congénères sont environ 400 aujourd'hui en Suisse. Ils y ont été volontairement réintroduits entre 1958 et 1977. Mais ils ne font pas craquer tout le monde. Dans le canton de Thurgovie, des élus se battent pour leur éradication car ils détruisent les arbres qui s'affaissent sur les digues, qui s'ouvrent sur les eaux, qui détrempent les terres. Le WWF est d'un autre avis, les animaux sont bénéfiques puisqu'en rongeant des arbes moribonds et en les faisant tomber, ils ouvriraient des puits de lumière propices à renouveler la végétation. Alors, pour ou contre les castors? L'œil des canoéistes choisit, qui ne peut s'empêcher de chercher les rongeurs, cachés sous l'eau, terrés sous les arbres. A Aarwangen, qui signe la fin de l'aventure en canoë, le débarcadère est au pied de l'arrêt du train à crémaillère. Il mènera à Olten ou à Langenthal. D'un saut en mobilité douce.