Bristol, sud-ouest de l'Angleterre. Petite cité bourgeoise paisible où s'est pourtant fomentée une révolution sonore. On est au début des années 90 et Massive Attack n'a certainement pas conscience qu'il vient d'inventer le trip-hop. La bande-son copiée, collée, pillée qui résume à merveille cette décennie musicale. Celle de la technologie humanisée. Celle de l'éveil des sens aussi, de l'imagination grâce à des ambiances musicales, tour à tour sombres, sensuelles. Profondes et en apesanteur toujours en mélangeant habilement reggae, dub, soul, funk, pop, rock tout en célébrant la puissance des basses. Seize ans après Blue Lines, premier album fondateur d'un trio pionnier devenu ensuite collectif et même nébuleuse, on mesure encore l'impact fondamental de ces chansons hantées. En même temps qu'elles abolissaient les frontières entre les styles, elles modifiaient la perception des «musiques de club». Soudain, l'alliance de DJ et Masters of Ceremony (les tchatcheurs du hip-hop) débouchait sur une musique organique aux visions panoramiques. «Aucun de nous n'était musicien. Mais peu à peu, on s'est construit un vocabulaire personnel, fonctionnant par analogies et références. Il suffisait d'extraire une guitare d'un disque de Lou Reed et une ligne de basse d'un album de reggae pour créer quelque chose de neuf», détaillait récemment Robert Del Naja, alias 3D, au magazine Les Inrockuptibles. Massive Attack a ainsi fonctionné comme un pot musical commun où chacun a amené son univers, nourri de soul, de new wave, de hip-hop, de reggae, de punk ou de bandes originales de films. Sa graine de trip-hop semée aura fait germer toute une scène qui s'étendra de Portishead à Roni Size, de Smight & Mighty aux Sneaker Pimps. Le «street groove», comme l'ont aussi appelé les spécialistes.

Avec Daddy G, 3D est désormais le seul rescapé d'un Massive Attack dont les sources musicales se trouvent en réalité dans les années 80 et Wild Bunch. Un collectif rap et sound-system composé de DJ, danseurs et graffiteurs, qui engendra le Massive Attack première mouture où a sévi longtemps le virtuose des platines et arrangeur inspiré Mushroom. La triplette mosaïque composée d'un Italo-Anglais (3D), d'un géant de la Barbade (Daddy G) et d'un métis (Mushroom) porterait presque en elle son sens des hybridations sonores. Dans une ville de Bristol qui concentre une des plus fortes communautés caribéennes du pays et où l'on s'ennuyait ferme, Massive Attack aura pris le temps d'expérimenter ses fusions musicales. Avant l'envol que lui a définitivement permis l'album Blue Lines. C'est même sous l'enseigne de Massive tout court que le groupe fait ses premières armes. Pour cause de soudaine guerre du Golfe, leur troisième simple «Unfinished Sympathy» en 1991 n'a pas droit à l'«Attack». Trop conflictuel et agressif aux yeux de la maison de disques de l'époque. Ironie de l'histoire, douze ans plus tard, l'histoire bégayait. Massive Attack publiait en effet un quatrième album, 100th Window, à l'orée d'un conflit opposant l'un des Bush à Saddam Hussein. L'Irak n'aura cette fois pas fait courber l'échine à 3D qui affirmait, dans un élan belliciste, que les mélodies orientalisantes du répertoire étaient même nées «d'un dégoût de l'Occident qui ignore et méprise».

En ouvrant soudain cette fenêtre politisée, Massive Attack ne s'est pas fait que des amis. D'autant que les compositions intègrent de plus en plus de rock et de pop et détournent un 3D cette fois seul aux commandes de l'esprit sonore du collectif. D'un style et d'une élégance racée même si les rythmiques demeurent tortueuses. Car la force de Massive Attack résidait bien dans un son d'une amplitude et chaleur uniques qu'a contribué à forger une constellation de collaborations vocales. D'Horace Andy, voix de miel du reggae à l'ange noir Tricky, des voix féminines de Shara Nelson (leur première signature vocale), Tracey Thorn (voix d'Everything But The Girl) ou Liz Frasier (voix hypnotique des Cocteau Twins), Massive Attack a révélé au fil de cinq albums des voix extrêmement typées et sublimes. Même Madonna a fait un tour chez eux pour une chanson en hommage à Marvin Gay. Designer d'ambiances uniques, le collectif a aussi participé à quantité de B.O. pour le cinéma: de Batman Forever à Moulin rouge en passant par Mission Impossible, Matrix ou l'ensemble de Dany The Dog. Révélation en créant sa propre esthétique sonore et révélateur de talents, Massive Attack aura au final fonctionné comme un passeur rare et inspiré. Un collectif au service de la toute-puissance musicale. Une plate-forme d'expression caméléon et, surtout, aux fusions en perpétuelle évolution.

Massive Attack en concert ce soir au Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski, 20h30