Je n’avais jamais vu un type aussi gris. La veste de son complet anthracite taillé de frais avait l’air d’avoir passé vingt ans sur sa carcasse. Un seul bouton gris sur trois la tenait fermée sur une chemise gris pâle ornée d’une cravate gris bleu sur gris perle. Ses yeux gris contemplaient l’assemblée avec un sérieux un peu étonné derrière des lunettes métallisées. Ses cheveux gris blanchissaient à vue d’œil.

Fiché entre le vert-blanc-rouge italien et le bleu étoilé de l’Europe, il tenait des propos gris dans un silence tendu. Les mots «redressement», «sacrifice», «temps difficiles» venaient battre à mes oreilles comme une marée glauque contre une jetée abandonnée.

Elle se tenait au dernier rang réservé à la presse, un peu en retrait. Elle avait bien changé depuis Athènes. Ses cheveux noirs épais avaient été coupés au ras de sa nuque, ce qui l’obligeait à les caler derrière ses oreilles pour les retenir de venir s’emmêler autour des lunettes à montures d’écaille sous lesquelles elle camouflait les deux pervenches pâles que j’avais vues s’allumer dans la nuit de la Plaka. Ses épaules rondes étaient enfouies dans une veste marine à la carrure sévère d’où n’émergeait qu’une paire de mains graciles aux ongles ridiculement courts; ses chevilles élancées essayaient de se cacher dans un fuseau strict.

Elle se donnait un mal de chien pour avoir l’air moche, sans y parvenir. Elle ne s’en donnait aucun, en revanche, pour faire croire qu’elle prenait des notes dans le petit carnet noir qu’elle avait ouvert sur ses genoux. Elle se contentait de détailler le nouveau premier ministre italien avec une expression songeuse, comme si elle n’arrivait pas à croire qu’il était bien là.

Elle dut sentir mon regard et se retourna posément. Elle contempla l’air derrière moi avec application, termina son inspection sans ciller et se remit à ne rien faire avec son calepin. Le professore avait fini sa leçon et tout le monde commençait à se lever. Je fis de même mais elle m’avait devancé. Le temps que j’approche d’elle, elle avait réussi à se faufiler jusque devant l’estrade. Elle tendit son carnet d’un geste si impérieux que Mario Monti n’eut pas d’autre choix que de le prendre. C’est en tout cas l’impression que donnait la mine perplexe avec laquelle il le retourna dans tous les sens avant de le fourrer dans la poche gauche de son veston, qui se mit aussitôt à pendre vilainement.

Le temps de noter tout ça et le dos de la fille s’approchait de la sortie. Un journaliste ou quelqu’un qui s’en donnait l’air se mit soudain en travers de son chemin. Il avait un blouson de daim trop petit, un nez trop long et trop d’humidité dans ses yeux globuleux. Pour lui parler, il se tenait trop près d’elle, ce qui ne semblait pas lui plaire du tout. Elle se dégagea brusquement, lui glissa quelque chose dans les mains et prit le large.

J’étais arrivé à deux pas du type. Je levai mon bras droit pour mieux lire ma montre et lui rentrai dans le coffre. Il lâcha la carte de visite qu’elle lui avait remise. Je la ramassai au vol et l’étudiai: Mona Sand, compliance officer, Goldman Sachs, 001 212 513 677. Lorsque je la tendis au journaleux, il l’arracha méchamment sans se laisser attendrir par mon beau sourire.

Je n’essayai pas de rattraper Mme Sand, si tel était bien son nom. Je la retrouverais à Francfort. Il suffirait sans doute que je m’approche de Mario Draghi pour qu’elle apparaisse déguisée en garde du corps ou en femme sandwich.

Devant Palazzo Chigi, le soir tombait avec la grâce d’une ballerine obèse. Les maisons de la Via del Corso avaient pris une vilaine couleur brune que les lampadaires ne parvenaient pas à dissiper. Dans la vitrine du Banco di Roma, un écran lumineux indiquait les cours des principales bourses. Les courbes rouges et vertes jouaient à celle qui arriverait la première sur le trottoir.

Il n’y avait que trente-six heures que j’avais quitté à Londres le client très officieux qui voulait connaître la connexion entre les redresseurs financiers du moment, une vingtaine que j’avais admiré pour la première fois les épaules de Mona sur la place Syntagma tandis que je regardais Lucas Papadémos s’enfiler dans une voiture blindée à la sortie du parlement. J’étais sacrément fatigué. Et en rogne: je déteste qu’on me mâche le travail.

Je n’ai pas vu arriver le type aux yeux globuleux. Il m’a cordialement rendu ma bousculade. J’ai senti quelque chose de froid et d’humide à la hauteur de ma hanche gauche. Je n’ai pas eu le temps de me demander ce que c’était. J’étais trop occupé à essayer d’éviter le macadam qui se précipitait vers mon visage en hurlant.