Il s’est affublé d’un pseudonyme de cardiologue monégasque, mais il exerce comme médecin généraliste dans la périphérie toulousaine. Baptiste Beaulieu, 31 ans, est une star du net: «sept à huit millions» de lecteurs le suivent sur son blog, «Alors voilà. Journal de soignés/soignants réconciliés», créé en 2012. Mais voilà quoi? Son quotidien, auparavant aux urgences, depuis 2016 en cabinet. Ce qu’il écrit passionne. Il y a du «Grey’s Anatomy» dans sa façon d’enchaîner les scènes. Il y a surtout le monde d’aujourd’hui. Et comme ce monde-là est souvent très dur, les choses sont dites avec une ironie tendre et un mordant amical.

Le surmenage, la déprime, le burn-out

La médecine actuelle est une médecine de guerre au front du ball-trap social. Des bronchites, des foulures, des brûlures, des coupures? Vieux tableau, qui avait toutefois le mérite d’être clair. Le nouveau l’est moins: surmenage, déprime, troubles musculo-squelettiques. «La Sécurité sociale a râlé un jour parce que j’avais prescrit un mois d’arrêt de travail à une femme qui venait de faire une fausse couche. C’était sa troisième. Moralement, elle était au bout du rouleau», se remémore Baptiste Beaulieu, de passage à Paris pour la promotion de son dernier livre, un roman, «La ballade de l’enfant gris» (éditions Mazarine, 414 pages).

Il y raconte l’attachement d’un jeune médecin à un petit garçon très malade, auquel sa mère n’apporte pas toute l’affection attendue. «La société intronise les femmes mamans, or, on peut avoir un enfant et ne pas l’aimer tout de suite, sans devoir culpabiliser pour ça», estime l’auteur.

Roux tirant sur le blond, de beaux yeux verts, un regard empli de poings rageur, il est le héros de ses récits. Thaumaturge moderne, il guérit les écrouelles par millions et par le truchement d’Internet. Il pratique une littérature du «care», fondamentalement bienveillante. Ses patients – les vrais – sont des enseignants «cassés» par leurs élèves, des aides-soignants débordés par la tâche, perclus de douleurs dorsales.

Les crispations du moment entrent au cabinet: deux femmes accompagnant une adolescente musulmane se penchent par-dessus l’épaule du docteur pendant qu’il ausculte la jeune fille. «La religion, c’est comme un pénis, je ne le montre pas à tout le monde», tranche-t-il. Le laïque et homme de gauche Jean-Luc Mélenchon a ses faveurs pour la présidentielle de 2017. Le catholique libéral François Fillon, pas du tout: en 1999 il a voté contre le PACS et en 1981 contre la dépénalisation de l’homosexualité pour les mineurs de plus de 15 ans, rappelle-t-il – le candidat de la droite républicaine a depuis changé d’avis sur ces sujets. «Le combat pour la défense des minorités sexuelles me touche particulièrement et personnellement», confie le docteur.

Un visage doux, mais déterminé

Ce visage doux et déterminé a vu le jour en 1985 à Toulouse, dans le Sud-Ouest de la France. Père conseiller financier dans une banque, mère cadre à la «Sécu». Il a deux grandes sœurs. A 15 ans, Baptiste hésite entre des études de médecine et de littérature. Ce sera donc la blouse blanche, dans le chef-lieu de la Haute-Garonne, une ville agréable. A l’université, il s’amuse plus qu’il ne travaille, redouble sa première année, réussit très bien la suite. Etudiant, il effectue des stages à l’étranger, à Hanoï au Vietnam, à Bombay. L’Inde, terre de mégachocs, qu’il avait déjà visitée avec ses parents, à 6 ans. De là, peut-être, sa vocation de bon docteur, se dit-il parfois.

Littéraire contrarié, épris de Maupassant, Pessoa et Gabriel Garcia Marquez dont il apprécie le «réalisme magique», il écrit, le soir, après la journée de travail – jusqu’à quarante patients. Il écrit pour dire la cruauté du mal, la bravoure des infirmières et des infirmiers, ses «amis» dans la vie, qui font face. Pour évacuer son stress, s’agacer des insupportables assis face à lui, dans son cabinet. Sur son blog, personne n’est jamais cité nommément, cela va de soi. Les situations comptent à l’égal des personnes et sont autant de petites morales de l’existence. Il se souvient d’un patient mort à 86 ans. «Pendant trente ans, tous les matins à neuf heures, il s’est rendu au cimetière, avec un bouquet, sur la tombe de sa femme. Il faut les dires, les choses belles», justifie-t-il.

On est rarement mauvais quand on aime le grand âge. Son grand-père paternel est le sujet d’un prochain roman. «Prisonnier de guerre en Allemagne, il a sauvé la vie d’un soldat SS. Cet acte lui a valu d’être affecté à un poste de jardinier, à Cologne, chez une famille», croit savoir le petit-fils de cet énigmatique personnage. Qui rencontre une femme, avec laquelle il a un enfant, une fille. Une tante dont Baptiste Beaulieu ne sait pour ainsi dire rien. Un fil à remonter.


Profil

1985: Naissance à Toulouse

1991: Voyage en Inde, à 6 ans

2004: Entrée en faculté de médecine

2012: Création du blog «Alors voilà. Journal de soignés/soignants réconciliés»

2013: Remise de sa thèse sur la réconciliation entre les soignants et les souffrants; sortie de son premier roman, «Alors voilà. Les 1001 vies des urgences», Le livre de poche, 306 pages.

2016: Installation dans un cabinet de généralistes

2018: Sortie prévue de son prochain roman