C’est son grand avantage par rapport à nombre de ses confrères philosophes: Baptiste Morizot reste accessible au plus grand nombre par la clarté de son propos. Il ne cherche pas à fabriquer un système, à bidonner des néologismes ou à agiter les consciences à grand renfort d’indignations théâtrales.

Ses interventions cathodiques sont aussi réjouissantes que stupéfiantes: une timidité évidente en ouverture, pour ensuite tout emporter par sa passion et en devenir fascinant. Il nous transporte dans un monde invisible, il faudrait des pages pour retranscrire la densité et la pertinence de sa pensée. C’est sans doute pour cela qu’il écrit des livres, d’ailleurs. Le dernier, paru cet hiver: Manières d’être vivant. Trois mots pour un programme révolutionnaire.

Habiter en commun

Pour le dire vite: il pense qu’on a non seulement perdu notre capacité à nous émerveiller du miracle de n’importe quelle existence, mais surtout celle de simplement remarquer ce qui nous entoure. Et que, du coup, nous nous mettons nous-mêmes en danger à force de négliger les autres formes de vie qui rendent le monde habitable pour l’espèce humaine.

Il s’agirait donc de transformer nos manières de vivre et d’habiter en commun. D’apprendre à réapprendre. «L’écologie, ça n’a rien à voir avec être l’ami des bêtes. C’est surtout être au clair avec ce qui rend la planète vivable pour nous. […] Aujourd’hui, nos relations aux autres êtres vivants sont toxiques, pour eux comme pour nous», écrit-il encore.

Baptiste Morizot est plus homme de terrain qu’universitaire. Il traque le vivant partout. Par exemple, en pistant les loups, non pas pour le plaisir de les apercevoir, mais pour comprendre leurs modes de vie. Et parfois, la stupéfaction frappe tout près de chez lui: «Je suis tombé voilà quelques jours sur une orchidée abeille, aux portes de ma maison. C’est une fleur extraordinaire, elle mime le corps de l’abeille femelle pour tromper les mâles et les amener à copuler pour assurer sa pollinisation. Elle n’a jamais vu d’abeille de sa vie – elle n’a pas d’yeux – mais sa lignée a été capable d’inventer cette forme.»

«Aussi aveugle que n’importe qui»

Aussi enthousiaste à l’oral qu’à l’écrit, il jure que cet émerveillement de proximité est ouvert à tous. Qu’il suffit de le vouloir, car lui n’est pas tombé dans la marmite du naturalisme à la naissance: «J’étais aussi aveugle que n’importe qui, à considérer que tout ce qui nous entoure n’était qu’un décor. Il a fallu que je m’apprenne à voir la richesse autour de nous, pour un jour transformer la moindre prairie ou plante en pot en quelque chose d’extraordinaire. Et je me suis dit qu’on avait manqué quelque chose.» Pour rêver, pas la peine de courir tous les continents. Installé dans la Drôme, il a le Vercors, les Alpes et les Cévennes comme terrains de jeu à temps plein: «C’est inépuisable, une vie ne suffira pas à en faire le tour.»

Il suit évidemment l’époque, ses excès, ses non-sens. Ses «nous sommes le problème» culpabilisés qui le font sourire: «C’est quand même très caricatural, parce qu’on ne peut pas être autre chose que la solution.» Il suggère que les choses pourraient peut-être devenir moins binaires, que les intérêts des hommes, des animaux et du vivant dans son ensemble ne sont pas forcément en constante opposition. Penser autrement? Voilà une injonction qui concerne tout le monde. Pas seulement les inconscients et les pollueurs; les écologistes sont visés eux aussi.

Affligeant étalage

Dernier exemple marquant en date: la chronique des 100 principes pour «un nouveau monde» de Nicolas Hulot, affligeant étalage de lieux communs hors sol. Baptiste Morizot a trop de respect pour son aîné pour le dire ainsi. Il préfère une approche analytique et bienveillante

«Les déclarations abstraites et vides sont le symptôme de notre sentiment d’impuissance. Nicolas Hulot est un personnage tragique, finalement. Il a vécu ça de l’intérieur avec son passage au gouvernement. Sa démission a avoué son impuissance, on s’est tous reconnus là-dedans, et c’est pour ça qu’il a un capital sympathie aussi élevé. On est dans cette phase-là de l’histoire, dans la prise de conscience de l’incompatibilité entre l’écologique et les politiques actuelles. C’est nécessaire, je trouve, au moins on ne va plus se bercer d’illusions quant à la possibilité de «greenwasher» tous les projets politiques qui passent.»

Maltraitance révoltante

Il reste discret, finalement, alors qu’il a tout pour crever la surface médiatique: une gueule, une carrure, un look, un phrasé laser qui s’affranchit des petites leçons professées par les révolutionnaires numériques. Mais il préfère avoir les mains dans la terre plutôt que sur les réseaux sociaux, et faire avancer le monde au contact des éleveurs, forestiers ou paysans.

Il affirme beaucoup de choses en riant, alors que la maltraitance des autres espèces reste si souvent révoltante. Serait-il une sorte de Gandhi environnementaliste? Non. Sa colère existe, mais il la sait contre-productive: «Elle est partout en souterrain, elle irrigue, mais c’est trop fatigant de cohabiter avec elle. Alors je la transmute en énergie, j’essaie de la sublimer pour défendre ce qui doit être défendu.»


Profil

1983 Naissance à Draguignan, dans le Var.

2013 Nommé maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille.

2016 «Les Diplomates» (Ed. Wildproject).

2020 «Manières d’être vivant» (Ed. Actes Sud)


Retrouvez tous les portraits du «Temps».