Il y a ceux qui viennent en Suisse pour admirer la Jungfrau, franchir le pont de Lucerne, déambuler dans les rues pavées de Locarno. Et puis il y en a d’autres en quête de surprises, de bizarreries, d’étonnement: pour ceux-là, un Atlas Obscura en ligne recense des lieux insolites du pays. «Le Temps» y a sélectionné quelques curiosités et vous y emmène par la plume.

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Lucerne. Sa gare centrale historique, ses ponts mythiques et le charme de ses rues pittoresques. C’est dans les dédales de sa vieille ville qu’une structure détonne, celle d’un hôtel. Fenêtres miniatures, couleur d’un gris terne, on y distingue, en capitales, les lettres B A R A B A S, réparties sur la façade. Sur place, deux familles venues de Troinex, dans le canton de Genève, plient gaiement bagage. Elles ont passé trois nuits folles «derrière les barreaux».

Erigé en 1862, le bâtiment est resté, jusqu’en 1998, le lieu d’incarcération principal de la cité lucernoise. Il deviendra l’année suivante le Jailhotel Löwengraben. «L’endroit avait une très mauvaise réputation. Il y avait un club à côté, le lieu était sombre et très bruyant», raconte Frieda Werner, responsable des ventes et du support technique de l’hôtel. En 2017, l’ancienne compagnie détentrice du Jailhotel fait faillite, le concept devait être repensé. «Il fallait se défaire du terme de prison qui a une connotation négative», rapporte Frieda Werner.

L’objecteur de conscience réhabilité

En 2018, l’hôtel, géré par une nouvelle société de gestion, est alors renommé Barabas, en hommage au prisonnier du même nom. Artiste peintre, l’homme est incarcéré vers 1975 pour ne pas s’être présenté au service militaire. De 1968 à 1996, plus de 12 000 Suisses ont été condamnés à la prison pour avoir refusé de servir sous les drapeaux.

Barabas s’évade alors par le biais de l’art et peint une longue fresque sur les murs de sa cellule. «Il peignait principalement les choses qui lui manquaient le plus, on retrouve des femmes, de l’alcool, de l’argent», détaille Frieda Werner. Conservée telle quelle, l’œuvre aux inspirations modernes orne encore le mur de la suite qui porte son nom. Femme dénudée, tigre et bouteilles de vin sur fond de couleurs chaudes, le pinceau de Barabas semble mêler street art et figuration narrative.

L’histoire des lieux est dévoilée à chaque étage. Dans les couloirs, des panneaux disposés dans des vitres racontent le parcours du prisonnier ou encore l’histoire d’une guillotine utilisée pour la dernière fois en 1940 et désormais exposée au Musée historique de Lucerne. De la suite supérieure au dortoir, l’établissement a presque tout conservé de l’ancienne prison lucernoise. Les anciens bureaux du personnel carcéral ont été réaménagés en dortoirs, les couloirs austères et les portes des cellules sont restés intacts. On y distingue toujours les compartiments qui servaient à glisser des plateaux-repas aux détenus.

Si ces anciennes cellules demeurent de taille modeste, le confort y semble optimal, loin de la réalité carcérale. Chacune des chambres dispose de sanitaires privés. Les hôtes peuvent également profiter d’une terrasse dans ce qui semble représenter une ancienne cour de promenade pour les détenus.

Deux salles, deux ambiances

«Nous recevons tout au long de l’année des touristes en quête d’aventures, des backpackers mais aussi des familles du monde entier», illustre Frieda. Il faut dire que la structure dispose d’un argument de taille. Située en plein cœur d’une Lucerne aux prix parfois mirobolants, la «demeure» de Barabas peut héberger ses hôtes pour une cinquantaine de francs.

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Tantôt répertoriée auberge de jeunesse, tantôt hôtel deux étoiles, la bâtisse a su capitaliser sur le restaurant japonais Nozomi très réputé situé en bas de l’hôtel: elle s’est dotée de trois chambres supérieures du même nom, inspirées de la culture japonaise, au standing bien différent du reste de l’établissement. Grandes fenêtres, espaces spacieux et télévision, on est là bien loin de l’expérience rudimentaire et qui peut paraître un brin perverse, consistant à «passer la nuit derrière les barreaux». «Les clients partagent la même entrée, le même restaurant, mais il s’agit d’un espace bien distinct, comme un hôtel dans un hôtel», suggère Frieda Werner.

Non loin de là, nous retrouvons l’espace consacré au petit-déjeuner. Une pièce sombre où sont disposées les mêmes tables qu’au temps de la prison et sur lesquelles on distingue encore quelques gravures. Les plats proposés n’ont rien à voir avec ceux servis à des détenus, de quoi décevoir les «aventuriers» en quête d’expérience hors du commun.

Fait atypique néanmoins, cet espace réaménagé a longtemps été un lieu incontournable des nuits lucernoises. Le Jail Hotel Club accueillait chaque week-end fêtes endiablées et concerts en tout genre, à tel point qu’il finira par susciter l’agacement des riverains. Il sera fermé par les autorités de la ville en 2013 avant de rouvrir sous le nom de Lion Club en 2016.

Pour quitter les lieux, il vous faudra arpenter de lugubres couloirs et passer par la salle d’entrée principale de la prison, désormais arrangée en réception. L’hôtel Barabas a tout ou presque d’une prison, à une différence près: ses nouveaux prisonniers finissent toujours par s’évader.


Pratique

L’hôtel Barabas, situé à dix minutes à pied de la gare centrale de Lucerne (CFF) et à 900 mètres du pont de La Chapelle. Barabas Luzern - Löwengraben 18, 6004 - +41 417 01 99 https://fr.barabas-luzern.ch/