Une décennie que le design faisait table rase des ornements. Une décennie de meubles à angles droits. Une décennie de matériaux lisses, de surfaces polies et de matières froides. Et voilà que des magazines avant-coureurs aux vitrines toujours à l'affût, l'esthétique du baroque revient imposer son répertoire de courbes et de volutes. Cambrures de bergères Louis XV, bronzes dorés et candélabres dictent de nouveaux codes. Surtout, ce retour aux sources du mobilier de style est l'occasion pour les designers d'avant-garde d'explorer le répertoire classique en remixant nostalgie et matériaux modernes.

A force d'infliger une quête de sens au moindre objet du quotidien, le design pur et dur a fini par lasser. La froideur et la pureté des formes sont de moins en moins aptes à rassurer une clientèle qui peine à se projeter dans un futur aussi inquiétant qu'instable. Au-delà d'un retour de manivelle nostalgique, c'est surtout un besoin d'émerveillement et de légèreté qui s'exprime. Même la version 2005 du salon international du meuble de Milan s'est passionnée pour ce retour du baroque. Loin des rééditions de mobilier ancien, les designers expriment un point de vue ironique et parfois perturbateur sur le classicisme, comme en témoigne le travail de Martin Baas. Ce jeune designer néerlandais de 26 ans s'est fait remarquer à Milan en mettant le feu au salon victorien. Le bois calciné par les flammes a ensuite été recouvert de vernis époxy. Un geste radical qui a permis à Martin Baas de se réapproprier le baroque avec ces squelettes carbonisés et capitonnés de cuir noir.

Cette collection de meubles et de lustres éditée par Moooi a rencontré un succès immédiat sur la scène du design international. La gourou des tendances Li Edelcourt a même demandé à Martin Baas d'inaugurer le dernier salon du meuble de Paris, en mettant le feu à un piano à queue classique.

A l'opposé, la lampe Bourgie conçue par Ferruccio Laviani poursuit une recherche de transparence absolue. Déjà un classique, cette lampe éditée par l'italien Kartell incarne à la perfection l'attraction entre baroque et modernité. Son pied dessiné d'après un candélabre XVIIIe a ensuite été coulé en polycarbonate translucide, brillant comme le cristal. L'architecte d'intérieur Rui de Sousa, de la boutique Arcadia dans le quartier des Eaux-Vives de Genève, a été le premier à importer cette lampe en Suisse romande et ne regrette pas son choix. «En une année, nous en avons vendu plus d'une cinquantaine. La lampe Bourgie est à la mode, et c'est de cela que les gens ont envie. Avec la nouvelle version entièrement dorée, son allure baroque est encore accentuée.»

Succès phénoménal, également, pour le fauteuil Louis Ghost en polycarbonate transparent déjà édité à plus de 200000 exemplaires par Kartell. Restaurants chics et particuliers ont craqué pour ce spectre de fauteuil Louis XVI translucide qui scintille comme du mobilier de verre.

Pile dans la tendance, ce glamour décadent n'a pas laissé insensible Micheline Calmy-Rey, puisque son bureau officiel du Palais fédéral à Berne est sobrement meublé d'une table baroque Louis XV et de chaises transparentes Charles Ghost signées Philippe Starck. «Beaucoup de clients nous achètent ce fauteuil transparent pour le mélanger à du mobilier ancien, poursuit Rui de Sousa. Il fait partie des best-sellers depuis sa sortie en 2002.»

Cet effet de transparence, on en retrouve l'esprit dans la table basse découpée comme un cube de dentelle blanche, fabriquée par Moooi. Ou sur les appliques Louis 5D de Blandine Dubos, éditées par Ligne Roset. Là encore les contours d'un chandelier ont été découpés dans un Plexi de couleur, avant qu'il soit équipé d'une ampoule qui projette des ombres Louis XV sur les murs.

A Paris, le jeune designer Philippe Boulet (http://www.philippebouletcreation.com) s'est passionné pour le mobilier baroque dès ses débuts. Sa chaise à dossier médaillon Louis XVI, éclairée de l'intérieur, pourrait parfaitement figurer dans le décor néofuturiste d'un film de Stanley Kubrick. Quant au siège et à son dossier remplacés par un Plexiglas mat, ils sont équipés de diodes autonomes.

Objets lumineux à part entière, ces meubles n'en ont pas perdu leur fonctionnalité. La chaise L'Emotive change de couleur au gré, dit-on, de celui qui est assis dessus.

«Le baroque est un vocabulaire qui m'est cher depuis mes débuts, mais aujourd'hui je cherche à orienter mon travail vers un style plus épuré, comme une tendance design à part entière», se défend Philippe Boulet.

«Mon objectif est de recréer une ambiance de château dans un registre résolument contemporain. Des hauts plafonds et une atmosphère extravagante, où les dorures et les volumes prennent une nouvelle dimension par le biais de la lumière.»