Débat

Le basculement de la morale vers la censure, selon la philosophe Carole Talon-Hugon

Tandis qu’une énième polémique agite le Festival de Cannes, la philosophe Carole Talon-Hugon interroge la nouvelle moralisation de l’art: les artistes ne sont-ils pas de plus en plus nombreux à être sommés de rendre des comptes?

L’affiche du Festival de Cannes 2019 a beau représenter une fringante Agnès Varda en train de se servir d’un homme comme escabeau, les programmateurs ont beau avoir fait leur possible pour ménager toutes les sensibilités, la polémique n’a pas tardé à arriver, sous forme de pétition… Au total, 18 000 signatures réclament l’annulation de la Palme d’or d’honneur que recevra Alain Delon, le 19 mai, en raison des propos «sexistes, racistes et homophobes» qu’il a tenus dans le passé.

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Cet appel au boycott s’ajoute à une longue liste ayant déjà réclamé l’annulation d’une pièce d’Eschyle dans une université, le décrochage d’un tableau de Balthus dans un musée, le retrait du conte du Petit Chaperon rouge dans la bibliothèque d’une école, pour n’en nommer que quelques-uns.

Dans L’Art sous contrôle (PUF), Carole Talon-Hugon, philosophe et spécialiste des questions éthiques dans l’art, s’interroge sur ce courant qui tend à confondre de plus en plus critique et censure, ou encore création et moralisation… Au risque de desservir la moindre cause?

Le Temps: Que pensez-vous de cet appel à annuler la Palme d’or d’honneur décernée à Alain Delon au Festival de Cannes?

Carole Talon-Hugon: C’est une forme de censure inédite et très différente de celle qu’ont pu subir Gustave Flaubert avec Madame Bovary, Charles Baudelaire avec Les Fleurs du mal ou encore Jacques Rivette avec son film La Religieuse, car la critique portait alors sur le contenu de l’œuvre, jugé immoral, tandis qu’elle se concentre à présent sur le mauvais comportement de l’artiste qui viendrait entacher, par capillarité, tout ce qu’il a produit, quand bien même son œuvre est neutre. Mais si l’on commence à mettre à l’index les films de Woody Allen ou d’autres en raison de leur vie personnelle, il va falloir opérer des condamnations rétroactives en cascade, sachant que nombre d’artistes ont fait des choses extrêmement répréhensibles, tel Paul Gauguin, qui a abandonné femme et enfants avant d’engrosser de très jeunes filles aux îles Marquises, ou Caravage, qui a fréquenté des milieux où le meurtre se pratiquait, ou encore Gide, qui a eu des relations avec des jeunes garçons en Algérie…

Dans votre essai, vous constatez aussi que cette exigence de censure ne se fait plus au tribunal, mais sur les réseaux sociaux…

Elle est le fait de groupes, voire de groupuscules, qui se servent des réseaux sociaux, sites internet et journaux, et ont des modus operandi très spécifiques: pétition, tribune, manifestation, lynchage médiatique… Cette nouvelle protestation radicale ne se contente plus de réprouver, elle exige l’interdit et la sanction, en opposant une sorte de droit de veto à l’existence même de l’œuvre.

Mais cette condamnation publique n’est-elle pas, aussi, une manière de rappeler à certains artistes que, puisqu’on les couvre d’honneurs et de décorations qu’ils acceptent souvent volontiers, il est temps pour eux d’adopter une conduite plus honorable?

Toute forme de reconnaissance peut effectivement être vue comme un engagement à la mériter, et la condamnation d’autant plus forte que les attentes vis-à-vis de l’artiste ont été hautes. C’est aussi un retour de bâton inédit puisque le statut de l’artiste en a longtemps fait un individu qui n’était pas sujet à la morale ordinaire. On pouvait lui pardonner beaucoup, en raison d’une aura romantique. Mais là encore, ce statut n’a pas toujours existé puisque jusqu’à la Renaissance peintres et sculpteurs étaient considérés comme de simples artisans, au même niveau social que les charpentiers, les tonneliers ou les tisserands. L’artiste est né avec la modernité, quand le terme est apparu sous la plume de Dante, avant un ennoblissement progressif.

Concernant le nombre croissant de polémiques ciblant artistes ou œuvres, vous vous alarmez, dans votre essai, du fait que nous ne sachions plus faire la différence entre critique éthique et critique morale. Quelle est la différence?

La critique éthique est par exemple le fait de constater qu’il existe des thèmes antisémites dans l’œuvre de Shakespeare, et que ces thèmes très regrettables peuvent diminuer la portée de l’œuvre. La critique morale consiste à affirmer que ce défaut éthique nécessite une censure pure et simple. Et c’est ce basculement auquel nous assistons. Certains s’offusquent ainsi des représentations picturales de l’enlèvement d’Europe, peint des milliers de fois dans l’histoire de l’art, et à présent accusé de montrer une agression sexuelle. Or l’idée qu’un tableau du XVIIIe siècle caché au fond d’un musée poussiéreux fasse courir un danger sexiste plus grand que n’importe quelle publicité pour de la lingerie placardée dans la moindre ville d’Europe, ou n’importe quelle chanson de rap aux propos outrageusement sexistes et diffusée avec une puissance de feu massive, me sidère. On agite un chiffon rouge qui occulte tout contexte intellectuel ou historique. C’est une nouvelle forme d’illettrisme culturel.

Et pourtant, vous défendez vous-même une certaine morale dans l’art…

Le fer de lance de la modernité a été la conquête de l’autonomie de l’art, ce qui voulait dire qu’il n’avait à servir aucune cause morale, politique ou religieuse, et que ses productions n’avaient pas à être jugées au nom de valeurs morales, politiques ou religieuses. Je défends pour ma part une position consistant à dire que l’art ne se réduit pas à l’esthétique, et qu’un défaut éthique peut diminuer sa valeur. Il y a dix ans, ma position passait pour terriblement moraliste. Aujourd’hui, j’ai toujours la même, mais cela signifie que je dois à présent défendre l’art lui-même contre des oukases sans distance ni subtilité. Lorsqu’on décrète par exemple qu’A bout de souffle, de Jean-Luc Godard, représente le harcèlement parce que Jean-Paul Belmondo y drague de façon très insistante Jean Seberg est un piège du discours car le film n’est ni une dénonciation ni une apologie du harcèlement. C’est une représentation d’un type de rapport d’un individu à une jeune fille, à une époque donnée, et relire cette œuvre au prisme de l’agenda sociétal actuel ne peut qu’engendrer un appauvrissement de questions qui sont pourtant majeures…

L’écrivain Bret Easton Ellis affirmait récemment que l’artiste est devenu plus important que l’œuvre qu’il réalise, et que l’on ne regarde plus l’art comme une métaphore car nous prenons tout au sens littéral. Vous êtes d’accord avec lui?

L’art contemporain a pris un tournant moralisateur qui se manifeste notamment par l’affichage de buts spécifiquement éthiques, dans la défense de causes: féministe, écologique, antispéciste, défense des migrants, etc. C’est ce qu’on appelle l’art documentaire, qui considère qu’en représentant une cause, quelle qu’elle soit, il va pouvoir changer un état de choses dans le monde. Or cette intention est déjà celle que l’on retrouve dans des campagnes d’affichage, et la question est de savoir si l’art peut mieux servir une cause qu’une affiche. Il est difficile d’y répondre puisque l’élaboration artistique produit toujours de l’opacité et de la complexité, et que si l’on enlève celles-ci, on gagne en efficacité… mais ce n’est plus de l’art.

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