Défi relevé

Basile, SDF à Genève pendant un mois

En juillet dernier, l’étudiant de 19 ans s’est glissé dans la peau d’un clochard pour comprendre l'âpreté de cette réalité. Costaud et instructif

Vivre un mois dans la rue, sans un sou et sans… smartphone. Basile, 19 ans, a relevé ce défi plutôt costaud à Genève, l’été dernier. La manche pour manger, le Rhône pour se laver, les bancs publics pour dormir: le jeune homme est sorti grandi de cette expérience réalisée dans le cadre de son travail de maturité. «Je me sens aguerri, je peux tempérer une bagarre et, surtout, j’ai appris la valeur de l’argent. Avant, quand j’avais 10 francs, je me payais un kebab, maintenant je sais que cette somme peut me procurer le nécessaire pour une journée.» Dans cette série, il y a défi et défi. Celui-ci est de ceux qui changent la vie.

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Grand, le cheveu fou et l’allure décontractée. En septembre prochain, Basile commence des études de droit pour «écrire un livre qui donnera des outils aux gens afin de répondre par eux-mêmes à la machine judiciaire». Pas de doute, l’étudiant est un pur et ses valeurs ne sont pas du vent.

Il l’a prouvé en vivant dans les rues de Genève en juillet dernier avec, pour tout bagage, un sac de couchage, deux caleçons, deux sarouels, deux débardeurs et un sweat-shirt. «J’ai dû aussi emmener un portable sommaire pour les appels d’urgence, car mon école l’a exigé. Et j’avais encore un carnet dans lequel j’ai beaucoup écrit ce que je ressentais.»

La manche pour manger

Pour manger, Basile fait la manche. «Quand je tendais la main, certains passants me donnaient de l’argent sans commentaire, d’autres me disaient que je ferais mieux de travailler, d’autres encore m’apportaient à manger. Au début, j’étais en colère quand les gens me jugeaient, mais ensuite j’ai opté pour le sourire et ça a mieux marché.»

Le collégien gagnait-il assez pour se nourrir? «J’ai souvent eu faim. Si tu joues d’un instrument, tu peux te faire entre 20 et 70 francs par jour, mais quand tu as juste ta bonne mine à faire valoir, tu gagnes de 3 à 10 francs. Du coup, j’ai marché à la bière Prix Garantie pendant un mois, ça m’a aidé.» Heureusement, la ville compte des lieux comme le Bateau Genève, qui offre un petit-déjeuner, ou Le Caré et le Jardin Montbrillant, qui pourvoient au repas de midi. «Mais tu as intérêt à être à l’heure, sinon, oublie! Vivre dans la rue m’a aussi appris la discipline», sourit Basile.

Le Rhône pour se laver

Comment se sont déroulées ses nuits à la belle étoile? «J’ai vite compris que je ne pourrais pas dormir la nuit, c’est trop dangereux. Une fois, des gars m’ont pissé dessus juste pour s’amuser. J’ai opté pour des petits sommes de jour sur les bancs publics. La nuit, je restais aux aguets, car il y a toute une faune qui traîne. Dans un parc, un homme m’a proposé une passe pour 50 francs, j’étais assez choqué.»

L'adolescent faisait sa toilette dans le Rhône, tôt le matin. «Mais je ne me suis jamais rasé et, avec la chaleur et la pluie, j’ai vite senti mauvais…» On regarde Basile, perplexe. Pourquoi, diable, s’imposer une telle précarité? «Je voulais en savoir plus sur ces clochards qu’on évite du regard. Et je souhaitais aussi voir comment je me débrouillerais sans le confort du foyer.»

La rue, un choix, pas une fatalité

Basile a aimé l’expérience, mais a un pincement. Pour que les SDF lui parlent librement, il ne leur a pas dit qu’il était dans la rue pour peu de temps. «C’était dur, mais nécessaire.» Au début, le collégien était très seul. Il a eu peur et s’est pas mal ennuyé. Ensuite, il s’est fait des compagnons. Ce qui l’a surpris au sujet de cette population? «Contrairement à ce que j’imaginais, beaucoup de SDF sont dans la rue par choix. C’est leur manière de refuser la société de consommation

La technologie nous bouffe, et moi, j’aimerais rester vivant

Et ses amis, quelle a été leur réaction? «Ils ont été assez fascinés et m’ont beaucoup questionné sur cette vie en marge de la société. Ce qui est bien, c’est que maintenant, j’ai plus de crédit pour appuyer mon combat contre la surconsommation.»

Le smartphone sous contrôle

Ce ne sont pas les seuls gains de l’opération. Parce qu’il s’est privé sans trop de difficulté de son smartphone, Basile a décidé de l’utiliser par à-coups. «Je le coupe et ne l’ouvre que cinq, six fois par jour pour checker mes messages. Je veux privilégier les vrais liens, ceux qui existent dans le présent et… dans la rue! La technologie nous bouffe, et moi, j’aimerais rester vivant.» A le voir rire aux éclats, le défi est réussi.

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