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léman sud-est (3)

Sur le bateau d’un pêcheur heureux à Lugrin

Eric Jacquier est un passionné, grand amoureux d’un lac dont il connaît la valeur et la qualité du poisson. Partie de pêche avant de poursuivre notre périple sur la rive lémanique sud

«Je dois me concentrer. Donc interdiction de me questionner pendant que je pose les filets.» C’est entendu, on obéit volontiers au pêcheur professionnel qui, au soir d’une journée de marche à pied où la bise s’est soudain mise à souffler plein nord pour se calmer rapidement ensuite, nous a spontanément proposé cette sortie sur le lac pour quitter la rive où nous marchions depuis deux jours. Grande salopette jaune et bottes comprises.

Eric Jacquier est pêcheur à Lugrin, en face de Lausanne, à peu près à mi-chemin entre Saint-Gingolph et Evian-les-Bains. Nous partons de «Port d’attache», le nom de sa maison qui, sur une de ses ailes, possède un garage relié à un laboratoire ultramoderne de traitement des produits. Le bateau peut y être treuillé. De là, il glisse doucement sur la surface de l’eau.

Démarrage. Nous allons poser des filets dérivants au milieu du lac, à environ 7 kilomètres du rivage. Première mission: rendre au lac ce qui appartenait au lac. Donc flanquer par-dessus bord tous les déchets de poissons qui font l’aubaine des goélands et autres oiseaux lancés bruyamment à notre poursuite.

Eric Jacquier est comme ça: très soucieux de l’équilibre de l’écosystème lacustre, infiniment respectueux de la nature qui constitue son gagne-pain presque toute l’année, «avec des mois de novembre et décembre un peu plus calmes, seulement». Parmi ses six véhicules de pêche, l’un d’eux est un «écobateau» à propulsion hybride.

Respect de la nature, pêche raisonnée sont les maîtres mots de ce fou du lac qui a de qui tenir, puisque les Jacquier sont pêcheurs de père en fils «depuis quatre cents ans»! «Moi-même, j’ai trois enfants, deux filles aînées qui ne seront certainement pas pêcheuses, et un garçon de «l’âge ingrat» à qui on ne peut encore guère demander ce qu’il veut faire plus tard.»

Arrivé au milieu du lac, Eric Jacquier scrute l’horizon dans ses jumelles. «Vous regardez quoi, là? – On ne va quand même pas se marcher dessus sur un aussi grand lac!» un brin étonné par la question du profane. Il faut que la place soit libre, pardi. Elle l’est. Pour huit filets, posés sur une distance longue de 960 mètres, sur cette étendue d’eau binationale que se partagent 150 pêcheurs professionnels, 50 Français et une centaine de Suisses.

Il est 19h30, le travail est terminé pour l’instant. Il ira relever les filets vers 2 heures du matin. Le résultat sera… «ça peut aller de zéro poisson à une tonne». «Et vous dormez quand? – Quand je peux. Ce matin, par exemple, j’ai piqué du nez dans ma tasse de café au petit déjeuner… Ma femme est très compréhensive.»

Plus d’un quart de siècle que ça dure: après avoir tenté une formation de designer trop coûteuse pour lui, il s’est rabattu sur cette belle tradition familiale, même si elle n’est pas facile, dès l’âge de 20 ans. Il en a 46 aujourd’hui et a passé presque deux décennies à relever ses filets à la main. «De quoi se démonter le dos, c’est très lourd!» On essaie. On confirme. «Maintenant, je dispose d’un système hydraulique qui a changé ma vie.»

Avant de rentrer, Eric Jacquier propose d’aller encore relever quelques autres filets, un peu au large du féerique château de Tourronde. Le butin: une petite dizaine de poissons, de l’omble chevalier et de la féra (ou corégone). Dix minutes après, «comment ça se fait que ça bouge encore? – C’est les nerfs.» On n’en saura pas davantage, si ce n’est qu’il pêche aussi dans le Léman de la truite, du brochet, de la perche, du gardon, de la lotte, de l’ablette ou des écrevisses.

Plus tard, dans sa pêcherie, tout sera prêt pour le traitement du poisson frais, vidé dans le respect de la chaîne du froid, écaillé, puis fileté. Et parfois fumé et/ou mis en conserve, comme le bocal de terrine de féra fumée qu’il nous a offert. Outre le commerce de détail sur place, les produits sont ensuite expédiés chaque matin par camions frigorifiques vers sa clientèle en Suisse et en France, restaurants, grossistes et autres connaisseurs. Comme quelques grands chefs de la région: Jean Sulpice, par exemple, établi à Val Thorens, qui consacre un bel article à Eric Jacquier sur son blog (blog-jeansulpice-loxalys.com).

La virée sur le lac a été agitée. Pas facile de prendre des notes ou des photographies sur un bateau qui va aussi vite! Mais quel stimulant pour tous les sens… «Au mois de février, c’est plus rude, je peux vous dire que, parfois, on se les gèle bien…»

L’homme est chaleureux, sans démonstration, mais visiblement ravi qu’on s’intéresse à ses gestes quotidiens. L’indépendance, la passion du métier, Eric Jacquier semble les cultiver dans un équilibre qu’il a donné à sa vie, entre sa famille et la nature. «Vous êtes un homme heureux, en somme? – Oui, car je suis libre. Libre comme un journaliste en démocratie.» Tiens, nous n’y ­avions pas pensé, à ça.

«Au mois de février, c’est plus rude, je peux vous dire que, parfois, on se les gèle bien…»

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