Le 3 septembre prochain, le pape Jean Paul II béatifiera deux papes qui ont laissé une empreinte durable et profonde dans l'histoire de l'Eglise: Pie IX (1846-1878) et Jean XXIII (1958-1963). Si la béatification du «bon pape Jean» reçoit un écho unanimement favorable, celle de Pie IX suscite une opposition croissante, non seulement des autres confessions, mais dans les rangs mêmes des catholiques, qui craignent une division de l'Eglise et des conséquences néfastes sur le dialogue œcuménique. Ces derniers temps, des voix toujours plus nombreuses se sont élevées pour exprimer une totale incompréhension face au choix de la Congrégation pour les causes des saints, et lui demander de renoncer à la béatification de Pie IX. Ce pape fut en effet l'artisan d'une fermeture totale de l'Eglise au monde moderne, et d'une condamnation sans appel de tout ce qui en était issu, comme la démocratie, le socialisme, le rationalisme, la liberté de conscience, la liberté de la presse, etc. Bref, il fut un pape diamétralement opposé à Jean XXIII.

Dix-neuf théologiens catholiques, dont certains de réputation internationale, comme Hans Küng et Edward Schillebeeckx, ont déjà exigé que l'Eglise renonce à sa décision de béatifier Pie IX. En Suisse, l'Eglise catholique chrétienne a été la première à ouvrir le feu. En juin, son synode national a déploré cette béatification dans un communiqué de presse. Rappelons que Pie IX est à l'origine du dogme de l'infaillibilité pontificale, proclamé en 1870 lors du concile Vatican I, qui a provoqué le schisme dont est issue l'Eglise catholique chrétienne. Selon le communiqué de presse, la béatification du pape Pie IX est «un signal regrettable pour l'œcuménisme». D'autre part, «on ne peut oublier – surtout à l'heure actuelle – la manière dont Pie IX a traité la population juive des Etats pontificaux à l'époque».

En effet, après avoir d'abord adopté une politique d'ouverture à l'égard des juifs, Pie IX s'est ravisé par la suite, a fait reconstruire les murs du ghetto et restreint les droits fondamentaux des juifs, selon Markus Ries, professeur d'histoire de l'Eglise à l'Université de Lucerne. Dans un entretien récent à l'Agence de presse internationale catholique, il explique que «la police vaticane a même opéré des razzias dans le ghetto et saisi des exemplaires du Talmud, qui était à l'index». A ses yeux, les choses sont claires: Pie IX ne remplit pas les critères pour être vénéré.

La polémique sur l'antisémitisme de Pie IX est envenimée par une autre affaire, celle d'Edgardo Mortara, un enfant né dans une famille juive qui habitait dans les Etats pontificaux. A l'âge de 2 ans, il fut baptisé en cachette par la jeune fille qui s'en occupait. La loi vaticane interdisant alors qu'un enfant chrétien grandisse dans une famille juive, la police du Saint-Siège enleva le petit garçon pour l'amener à Rome, où Pie IX le prit en charge. Le pape refusa de rendre l'enfant à ses parents qui le réclamaient. En 1873, Edgardo Mortara devint prêtre. Arguant de cette histoire qui a marqué les juifs en son temps, la Commission suisse de dialogue judéo-catholique romaine, forte de l'appui de la Conférence des évêques suisses et de la Fédération des communautés israélites de Suisse, a envoyé en date du 13 juillet une lettre à la curie romaine pour exprimer l'inquiétude des juifs par rapport à la béatification de Pie IX. Les deux présidents de la commission de dialogue prient la Congrégation pour les causes des saints «de faire en sorte que Pie IX ne soit pas béatifié», cela dans l'intérêt de l'avenir du dialogue judéo-chrétien. «En Suisse également, la béatification de Pie IX pourrait creuser un fossé entre les juifs et les chrétiens», conclut la lettre. De son côté, l'Union des communautés juives italiennes avertit que la décision de béatifier Pie IX «aura des conséquences» sur ses relations avec le Vatican».

Les confessions issues de la Réforme ne voient pas non plus d'un bon œil la béatification de ce pape qui avait manifesté son opposition au protestantisme. «En tant que protestant, on ne peut considérer Pie IX comme un chrétien fidèle au Christ, affirme Raymond de Rham, vice-président de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse. Je peux le respecter comme croyant, mais pas comme un exemple de foi ni comme un vénérable.»

Acte politique plus que religieux

C'est bien là que le bât blesse. Qu'est-ce qui permet en effet à la Congrégation pour les causes des saints de proposer Pie IX comme un exemple pour les chrétiens? Selon Mgr José Saraiva Martins, préfet de la congrégation, «comme prêtre, comme évêque et comme pape, ce serviteur de Dieu semblait être, et fut réellement un homme de Dieu, un homme qui priait avec assiduité, sans autre désir que de tout faire pour la gloire de Dieu, le bien de l'Eglise et le salut des âmes (…).» Le père jésuite Pierre Emonet, rédacteur en chef de la revue Choisir, estime que l'on ne peut dissocier l'homme de sa fonction. «Pie IX a peut-être été un homme pieux, mais tout ce qu'il a fait comme pape est regrettable. Il s'est opposé de la façon la plus bornée et la plus entêtée au monde moderne, et cela sans discernement. Une béatification prend en compte un culte populaire. Si ce culte existe bien pour Jean XXIII, ce n'est pas le cas pour Pie IX.» Ainsi, pour Pierre Emonet, «cette béatification ressemble plus à un acte politique qu'à un acte religieux. Tout se passe comme si on avait honte de béatifier Jean XXIII sans y mettre un correctif.»

Pour Albert Longchamp, rédacteur en chef de l'Echo Magazine, la décision de béatifier Pie IX est «tout à fait étonnante, pour ne pas dire consternante. Peut-on dire que Pie IX est un modèle pour l'Eglise? Non, cent fois non! s'exclame le père jésuite. Cette béatification ternit celle de Jean XXIII. Elle est à mon avis l'expression d'une lutte d'influence au sein du Vatican.»

Quant à Giancarlo Zizola, journaliste italien et spécialiste des questions vaticanes, il voit dans cette béatification un «événement paradoxal et pathétique. Certains actes du pontificat de Pie IX sont incompatibles avec les vertus chrétiennes. Le pardon, la charité, la douceur et la non-violence lui faisaient défaut. Mais cette béatification n'est pas surprenante. Ces dernières années, on a cherché à interpréter le concile Vatican II de manière réductrice, comme s'il n'avait rien apporté de nouveau. Ainsi, la double béatification de Jean XXIII et Pie IX cherche à créer l'idée d'un jumelage et d'une continuité entre les deux papes, qui n'existe pas dans les faits.»