Nous sommes le 21, troisième jeudi de novembre. Les premiers bouchons de beaujolais nouveau cuvée 2002 peuvent donc sauter. Cette année, le primeur a des arômes discrets de fruits rouges, mais aussi de mûre ou de pruneau. Certaines cuvées dégagent même un petit goût de réglisse, selon l'Union interprofessionnelle des vins du Beaujolais (UIVB). Bien. Mais depuis quelques mois, le beaujolais est en crise. Les «vins d'après» ou de «quatre saisons», comme on les appelle dans la région, souffrent de la machine de guerre commerciale qu'est le beaujolais nouveau. Son image de gros rouge qui tache colle à la peau des appellations d'origine, du saint-amour au juliénas. Cette énorme vache à lait dont les tétines débordent de jus violacé est devenue ces dernières années un boulet pour les producteurs de vins de garde, plus au nord. Dans les ruelles, entre les maisons cossues de pierres dorées, tout le monde on parle. «On ne peut pourtant pas cracher sur le beaujolais nouveau, c'est la locomotive de notre économie», dit Thierry Saint Cyr, vigneron à Anse et producteur de 80 000 bouteilles, dont la moitié en primeur.

Voyant la catastrophe venir, l'UIVB a annoncé en juin un plan d'urgence prévoyant le déclassement de 100 000 hectolitres de vin d'appellation. Pour la première fois dans l'histoire des vins classés français, l'équivalent de 13 millions de bouteilles (8% de la production) a été distillé en alcool industriel ou transformé en vinaigre. Afin de contenir une nouvelle récolte excédentaire de mauvaise qualité, la production a même été limitée en 2002 par des commissions de contrôle. Un mauvais vin aigre peut finalement faire un très bon vinaigre.

Pourtant, cette année encore, la fracture viticole est grande. Les vignerons qui vendangent en vert et maîtrisent les rendements obtiennent des vins équilibrés et bien charpentés. Chez eux, les raisins sont ramassés mûrs, entiers, avec toute leur chair. Les baies ne sont pas pressées, mais placées en cuve pour que chaque fruit puisse vivre sa propre fermentation alcoolique. Ils obtiennent un bouquet d'esters aromatiques aux saveurs de framboise ou de groseille, de banane et de bonbon acidulé. Les autres, la majorité, offrent des jus dilués.

Difficile de rencontrer parmi les 3620 exploitations un viticulteur qui avoue produire un jus fadasse, juste pour l'oseille. On comprend leur mutisme. Mais les inspecteurs de l'Institut national des appellations contrôlées (INAO) de Villefranche-sur-Saône, capitale du Bas-Beaujolais, ne sont pas dupes. «Certains vins ont beaucoup de fruits mais d'autres sont complètement insipides», note Alexandra Pasquier de l'INAO, en secouant deux fioles remplies de rouge. Les viticulteurs du coin le disent, la force du beaujolais nouveau tient à cette chaîne élémentaire: «Sitôt fait, il est sitôt bu et sitôt pissé.» Mais ce qui intéresse surtout le vigneron, c'est qu'il soit «sitôt payé». Sur ce point, le beaujolais nouveau tient toujours ses promesses. En moins de dix jours, l'ensemble de la production est entièrement vendu. Emballez, c'est pesé! La valse des palettes commence une semaine avant le troisième jeudi de novembre. On arrose tout d'abord le Japon (7 millions de bouteilles!) et les Etats-Unis. Puis viennent la Grande-Bretagne, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, et finalement, les quatre coins de la France. En cette période de novembre, les trois-quarts du fret qui transite à l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry sont des bouteilles de primeur.

Découvert par les journalistes parisiens, réfugiés dans la région lyonnaise pendant la Seconde Guerre mondiale, ce «chtit vin» de bistrot qui se vendait «au mètre» dans des pots alignés sur le zinc a connu un succès foudroyant. Pour Pierre-Marie Doutrelant, grand chroniqueur de la vigne, le «bojo» était apprécié car son acidité favorisait la digestion des copieux casse-croûte matinaux et «des mâchons lyonnais faits de pissenlits aux lardons et de savoureuses cochonnailles». Alors qu'en 1955, les vendanges donnaient 20 000 hectolitres, la récolte a été multipliée par 60 un demi-siècle plus tard (1,3 million d'hectolitres). Aujourd'hui, ce «vin de saucisson» ne doit son salut qu'à la promotion et au marketing.

La raison de cette crise tient en un mot: le rendement. «Malgré nos efforts, nous avons toujours de gros problèmes à maîtriser les quantités», souligne Jean-Henri Soumireu, de la Chambre d'agriculture du Rhône. Le gamay noir à jus blanc, seul cépage rouge autorisé dans le Beaujolais, est d'un naturel prolifique. Mal taillée, la vigne dans un sol trop riche multiplie les grappes, presque à l'infini. Des vignerons peu scrupuleux abusent de cette générosité. «Faut voir comment certains font pisser la vigne dans les terrains trop calcaires. Ça fait mal au ventre», avoue un producteur près de Belleville.

Voyant l'appellation beaujolais en danger, une association appelée «Terra Vitis» a commencé un travail de qualité. C'était en 1998. Aujourd'hui, 70 vignerons suivent à la lettre le cahier des charges qui impose une «Production raisonnée». On limite, par exemple, le nombre d'yeux sur la vigne à huit. «Le gars qui laisse quinze yeux sur la baguette, il se fait ratatiner», avise Gyslaine Large à Charnay, une des rares vigneronnes dans la vallée. Malgré leurs efforts, les vignerons associés de «Terra Vitis» ne représentent pour l'instant que 2% de l'ensemble des exploitants de la région. A côté, les resquilleurs poursuivent leur travail de sape. Ils laissent la vigne produire à tout-va et vendent leurs raisins en gros à des négociants pas trop regardants. En espérant que le liquide, mis dans de jolies bouteilles colorées, se vendra toujours aussi bien au Japon et en Suisse.