«Parfois, lorsque je suis avec ma belle-fille, ma fille me manque…» Quand on est, comme Léonard*, divorcé avec un droit de visite classique (un week-end sur deux, une après-midi par semaine, la moitié des vacances), il n’est pas rare que l’on voie ses enfants biologiques moins que ceux de sa nouvelle compagne, gardienne principale de sa propre nichée.

Ou alors, comme Julien, on n’a pas d’enfant à soi, on mouille la chemise pour élever ceux de sa femme et on trouve que le père biologique, parti vivre sa vie à l’autre bout du monde, se réserve un peu facilement le beau rôle: «L’autre, c’est un père pour les vacances.»

Oui, les beaux-pères ont aussi leurs petits coups de blues, sans parler de leurs gros soucis («Mon père a raison de dire que t’es un connard!»).

Mais qui en parle et qu’en sait-on? Sur www.BeauxParents.fr, créé en février pour offrir «une plateforme d’information et d’échange» aux «oubliés de la recomposition familiale», 95% de l’audience est constituée par des femmes, note la créatrice française du site, Sabine Coulon. Et lorsqu’on cherche une figure archétypale qui soit le pendant masculin de la marâtre de Blanche-Neige, on ne trouve guère que Joseph, l’homme qui a sauvé Marie de la déchéance en assumant la paternité sociale du Christ. Et encore: vu l’identité mystérieuse du Père, le statut de Joseph reste peu clair.

Les beaux-pères seraient-ils, dans la saga des familles, des seconds rôles en voie de disparition? Tout au contraire! A l’ère de la recomposition, ils sont toujours plus nombreux et, surtout, plus présents que les belles-mères dans la vie des enfants. En France, parmi les mineurs vivant dans un foyer recomposé, 63% habitent avec leur mère et un beau-père, et 37% seulement avec leur père et une belle-mère. Les statistiques pour la Suisse manquent (comme d’habitude), mais tout indique qu’ici aussi, les foyers des pères divorcés constituent rarement le lieu de vie principal des enfants. Et qui ces derniers retrouvent-ils à la table du petit déjeuner aux côtés de Maman? Lui-même, le personnage qui monte.

Et pourtant. La caractéristique première de la figure du beau-père est d’être floue, mal définie. En l’absence de modèles ou de références, chacun bricole dans son coin: celui du nouveau compagnon de la mère est un rôle «peu structuré», «par la loi comme par la coutume», note la sociologue française Sylvie Cadolle, spécialiste de la recomposition fami­liale 1. Conséquence: «Il revient aux individus et à eux seuls d’affronter l’inquiétude des liens et des places.»

D’ailleurs, voyez, le beau-père n’a pas vraiment de nom: le français est dépourvu d’un terme d’adresse spécifique équivalent à «stepfather» et distinct de «father-in-law», le père du conjoint. Lacune lexicale symbolique pour une place socialement incertaine.

Les beaux-pères vont-ils finir par se faire un nom? Quelles réalités se cachent derrière leur (toute masculine) discrétion? Comment cette réalité change-t-elle? Quelques pistes.

Il était une fois...

Jadis, les jeunes femmes mouraient en couches, les jeunes hommes à la guerre. C’est dire si des beaux-parents, il y en a toujours eu. C’est leur mission qui a changé, note Sylvie Cadolle: «Autrefois, lorsque le remariage suivait le veuvage, le beau-parent avait à remplacer auprès de l’enfant le parent défunt.» Plus tard, le divorce pour faute a en quelque sorte prolongé cette logique de la substitution: le beau-parent était appelé à prendre la place du parent coupable, «tenu éloigné». Beau-parent, bon parent.

Inutile de préciser que, pour les enfants, les choses étaient loin d’être aussi simples, car tabler sur leur oubli du disparu était une grossière erreur: dans la mémoire de beaucoup, «Appelle-moi Maman!» résonne encore comme une injonction terrifiante.

Notez que l’exemple symétrique («Appelle-moi papa») est beaucoup moins parlant. On touche là à ce qui explique l’absence de pendant masculin à l’archétype de la méchante marâtre: «Dans la répartition traditionnelle des rôles, dit Jean Le Camus, professeur de psychologie à Toulouse et penseur de la paternité 2, le père assume celui du chef de famille et de représentant de la loi. Il peut pousser loin la froideur et la sévérité avant que l’on s’en émeuve. Une mère qui se montre froide, en revanche, passe vite pour un monstre. Et d’une belle-mère, on s’attend à ce qu’elle distribue également sa tendresse et sa bienveillance à tous les enfants de la maison. Si elle ne le fait pas, elle est scandaleuse.»

Voilà pour le passé. Aujour­d’hui, les pères ont appris la tendresse et, dans le divorce, le modèle valorisé est celui de la coparentalité, où le couple d’origine, même séparé, préserve et cultive le lien à l’enfant. La famille devient un réseau autour de ce dernier, qui circule de la maison du père à celle de la mère, confronté à plusieurs figures maternelles, et surtout paternelles… On progresse, mais dans la complexité.

«T’es pas mon père!»

Si ce n’est plus celle du père de substitution, quelle est la place du beau-père? Doit-il se mêler de l’éducation des enfants? Et si oui, comment peut-il asseoir son autorité pour éviter de se retrouver face à un adolescent ingérable qui l’envoie dans les cordes avec des «ta gueule, t’es pas mon père»?

Pari délicat. Dans la vision de Jean Le Camus, le beau-père navigue à vue avec pour mission d’éviter deux écueils: «Le premier est de s’approprier la totalité de la fonction paternelle, jusqu’à vouloir évacuer le père biologique. La seconde est de laisser faire, sous prétexte que l’enfant n’est pas le sien.»

Entre les deux, il y a un beau-père qui «assume sa fonction de père social», qui est de «protéger, stimuler, poser des limites». Dans la vie quotidienne, cela revient concrètement «à se rapprocher le plus possible des droits et devoirs d’une paternité simple», tout en reconnaissant pleinement le «droit de regard et d’intervention» du père biologique. Dans l’idéal, «les deux adultes devraient se rencontrer pour établir ensemble un code de bonne conduite». Difficile, rare, mais possible.

La grande difficulté pour le beau-père est que la définition de sa place dépend des autres: du père et de sa présence plus ou moins soutenue dans la vie des enfants. De la mère, surtout: «Lorsque son nouveau partenaire apparaît, il est le plus souvent perçu comme un intrus, note encore Jean Le Camus. Il doit asseoir sa légitimité et, dans ce processus, c’est elle qui joue le rôle clé.» Encore plus qu’elle ne fait le père, «c’est la mère qui fait le beau-père».

Typologie

Auteure d’une vaste enquête de terrain, Sylvie Cadolle identifie trois types de beaux-pères. Celui qui est «comme un vrai père» représente un quart des cas: il «joue un rôle éducatif» auprès du bel-enfant «tout en gagnant son affection». Il prend cette place plus facilement si la cohabitation est précoce, si le nouveau couple a d’autres enfants et si le père biologique s’est effacé: dans quelques rares cas seulement, on peut véritablement parler de «pluriparentalité».

Le beau-père du deuxième type est «autoritaire et rejeté». Le bel-enfant, surtout à l’adolescence, ne lui pardonne pas d’avoir troublé sa relation exclusive à sa mère. Cette dernière est «réticente à l’exercice de l’autorité» par son nouveau partenaire. L’enfant s’engouffre dans la faille, devient méprisant et révolté, face à un beau-père de plus en plus amer et désabusé. Cette spirale infernale concerne un tiers des cas environ.

Dans un autre tiers des cas, surtout lorsque la recomposition est tardive et le père très engagé, la paix règne dans le foyer car le beau-père s’est cantonné dans une «prudente abstention» éducative: il est «le compagnon de la mère» et, pour les enfants, une sorte de copain plus âgé. L’harmonie repose ici sur un constat largement partagé: «On en demande moins au beau-père qu’à la belle-mère.»

De manière générale, Sylvie Cadolle observe que la réalité est souvent loin de l’image «triomphaliste» de la joyeuse tribu recomposée véhiculée par les médias et la littérature enfantine. Elle constate que, malgré l’investissement grandissant des pères, les bouleversements de la famille contemporaine promeuvent «une nouvelle matricentralité». Elle espère que «l’idéal de la coparentalité» n’aura pas pour effet «d’af­faiblir le rôle du beau-père», «confronté à des normes et à des idéaux difficilement conciliables.»

Bref, le navigateur doit encore trouver sa feuille de route. Ça ne l’empêche pas de goûter aux plaisirs et aux émotions du voyage. «J’ai relu tous les classiques pour pouvoir en parler avec eux», sourit Julien, en parlant de ses beaux-enfants.

*Noms d’emprunt

1. «Familles recomposées, un défi à gagner», de Sylvie Cadolle, Ed. Marabout (2009).

2. «Un père pour grandir», de Jean Le Camus, Ed. Robert Laffont, 2011.

A signaler: « La place du beau-père dans les familles recomposées » in «Les pères en débat», de Catherine Sellenet, Ed. ERES, 2007.

Plus encore qu’elle ne fait le père, c’est la mère qui fait le beau-père