«Pourquoi la «haute» définition? Comme si la définition ne suffisait pas. Un tableau d'Ingres, c'est de la haute définition. Un tableau de Van Gogh, c'est de la basse définition. Si vous mettez dans votre passeport une image faite par Van Gogh, jamais vous ne passerez les frontières.» Voilà ce que pensait Jean-Luc Godard, l'autre jour sur Arte, de la haute définition (HD) dont on parle tant actuellement. La chaîne HD suisse vient d'être lancée (LT du 4.12.2007), promettant des monts et des merveilles cinq fois plus nets qu'avant. Mais, à l'image de JLG, il est permis de ne pas baver d'admiration devant cette prouesse technologique, vendue avec des slogans bien sentis: «C'est comme au cinéma» ou «Le plein de sensations».

La communication de HD suisse suggère que cette technologique numérique est le reflet idéal de la réalité. Dans la pub, une belle femme se promène dans une superbe nature sauvage jalonnée de grands miroirs au format 16/9. La beauté digitale mire sa perfection, prend la pose et s'en trouve fort bien, tout en diffusant un léger ennui. Comme disait Cocteau, les miroirs feraient bien de réfléchir avant de nous renvoyer notre image. Nette du premier à l'arrière-plan, tranchante comme un scalpel de pixels, statique, froide, la télévision en HD manquerait au premier regard d'émotion.

Celle-ci appartiendrait plutôt aux vidéos «sales», granulées, pixellisées de YouTube, aux images amateurs, voire à ce cinéma qui tire de plus en plus parti des petites caméras ou portables de pauvre qualité pour «faire authentique» (Dans la Vallée d'Elah de Paul Haggis, Redacted de Brian De Palma, le futur Cloverfield)

Ou bien?

«La beauté, c'est combien de mégapixels? s'échauffe le dessinateur Chappatte. Avec la TVHD, on franchit une étape historique dans la lutte homérique qui caractérise la technologie: quantité contre qualité. La course aux pixels a déjà vu, dans le domaine des jeux vidéo, le triomphe de l'obsession hyperréaliste. Les dessins animés en image de synthèse s'acharnent à «rendre» avec minutie le moindre poil frémissant de ses héros à fourrure. L'esthétique est passée aux mains des techniciens.»

«La HD, c'est très bien pour le sport ou pour mieux respecter le format large des films, admet le réalisateur Lionel Baier, responsable du cinéma à l'Ecal. Mais la TV est désormais un média que l'on entend mais que l'on regarde à peine, car on a tous mille autres choses à faire lorsqu'elle est allumée. A quoi bon la haute définition, surtout que chacun règle son poste à sa convenance, en modifiant les couleurs ou le contraste. Cette histoire d'image totale, de reflet parfait de la réalité a toujours été le fantasme de la télévision. Moi, je préfère les images qui disent qu'elles sont des images, qui portent une marque, et tant mieux si elles ne sont pas parfaites».

«La HD pour la HD n'a aucun sens, relève Gilles Marchand, directeur de la TSR. Il faut que cette haute définition serve un contenu, une idée, un programme. La HD marque un changement de génération audiovisuelle. Elle est une voie d'avenir. Mais elle n'est pas la seule voie. L'image télévisuelle, c'est aujourd'hui une multiplicité de formats et de qualités. C'est un choix, une diversité d'écrans, de formats. Prenez l'Euro 08: cet événement sportif sera diffusé par nos soins sur des téléphones portables, sur tsr.ch, sur TSR 2 et sur HD suisse».

«Moi, je ne trouve pas que cette image soit sans émotion, conteste Beny Kiser, directeur de la chaîne HD suisse. Cela me rappelle les discussions à l'époque de l'apparition du CD, auquel on reprochait son côté froid, artificiel, synthétique. C'est d'ailleurs vrai: moi, je préfère de loin les enregistrements de musique analogique. L'image HD est au contraire chaleureuse, émotionnelle, limpide et profonde. Faites-en l'expérience: au bout de quelques jours, vous ne pourrez plus vous en passer. Il est vraiment extraordinaire de distinguer avec clarté les brins d'herbe d'une pelouse, un puck sur la glace, un spectateur dans un stade.»

«C'est comme toutes les nouveautés d'importance, il faut s'y habituer, rassure David Wood, responsable des nouvelles technologies à l'Union européenne de radio-télévision. La norme TV standard existe depuis les années 30, et le système couleur PAL depuis les années 60. Forcément, chacun a pris ses habitudes. Or la HD, surtout la norme choisie par la SSR, qui est celle qui assure la meilleure qualité à l'heure actuelle, marque une rupture. Il faut s'habituer à son abondance de détails, d'informations visuelles, de couleurs intenses. Elle permet surtout de s'immerger dans l'image, d'être là, dans l'action, sur un stade ou en pleine nature, tout en étant baigné par le son 5.1. C'est une expérience forte qui demande simplement un temps d'acclimatation».