DRAME

Bébés oubliés: négligence ou maltraitance?

En France, deux enfants en bas âge sont morts en deux semaines, oubliés par leur père dans un véhicule en plein soleil. Deux psychiatres, spécialistes de l'enfant et de la famille, tentent une analyse de ce comportement.

Deux enfants en bas âge, morts. Oubliés dans une voiture laissée en plein soleil. Deux histoires différentes, mais avec la même issue dramatique. Comment peut-on négliger son enfant au point de mettre sa vie en danger? Deux psychiatres donnent quelques pistes de réponse, sur la base des quelques éléments factuels communiqués par la police.

Le premier cas, signalé la semaine passée à Pont-de-Chéruy, dans les Alpes françaises, est un enchaînement de circonstances funestes. Un père, pharmacien, est témoin d'un accident de la circulation. Troublé par ce spectacle, il en oublie la présence de son bébé de deux ans et demi dans la voiture familiale, garée au soleil. L'enfant est retrouvé mort de déshydratation, après quelques heures. Le père est en état de choc.

La deuxième tragédie, similaire, a eu lieu à Chalon-sur-Saône, en Bourgogne, avant-hier mardi. Elle concerne une fillette âgée de trois ans. Un homme, employé dans une entreprise d'énergie nucléaire, part à son travail, sa fillette assise à l'arrière de la voiture. Au lieu de déposer son enfant chez la nourrice, comme prévu, l'homme se dirige directement vers son lieu de travail. Il laisse son véhicule exposé à la chaleur estivale. Au lieu de rentrer chez lui à midi, comme à son habitude, l'homme reste sur place. Ce n'est qu'arrivé à son domicile, après avoir conduit avec sa voiture en fin d'après-midi, que le père y découvre sa fillette, décédée. Sous le choc, il a été hospitalisé, puis placé en garde à vue.

En Suisse, les polices de Lausanne et de Genève n'ont répertorié aucun cas similaire. Les hôpitaux universitaires des deux villes n'ont de leur côté jamais eu affaire à une telle catastrophe. Au regard de la loi suisse, le parent serait accusé d'homicide par négligence. La peine est de trois ans de prison, au plus. Elle peut aussi être pécuniaire. Le jugement peut être d'autant plus sévère que le père a, en outre, violé le devoir d'assistance envers son enfant, cette dernière notion étant tenue pour une circonstance aggravante.

Pour le professeur Olivier Halfon, chef du service universitaire de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent au CHUV, à Lausanne, les raisons des drames français peuvent être psychologiques. «Dans le cas d'une dépression, les malades peuvent avoir des difficultés à se concentrer. Ainsi, au niveau cognitif, la dépression ou le stress entraînent parfois des pertes de mémoire. Cela a peut-être été le cas de ces deux pères», explique le psychiatre.

De son côté, Gérard Salem, psychiatre et psychothérapeute systémique à la Consultation interdisciplinaire de la maltraitance intrafamiliale, à Lausanne, examine et interprète la notion d'oubli mentionnée dans les deux cas survenus en France: «Dans le premier, il semble que le père était sous le choc en raison de l'accident. Mais il a été tout de même dénué du réflexe de protection de son enfant. Certains parents, trop préoccupés par leurs propres problèmes, «effacent» en quelque sorte leur enfant de leur champ de conscience et en oublie de le protéger.» Dans le deuxième cas, le spécialiste estime que, «dans des situations similaires, on ne peut exclure que, derrière la négligence, il n'y ait pas une volonté plus ou moins consciente de le laisser dépérir et de se débarrasser de l'enfant. Mais il reste très difficile de se prononcer sans connaître la situation et sans examiner les protagonistes.»

Quelles peuvent être les causes de ces négligences? «Dans notre consultation, nous voyons nombre de cas de négligence, de gravité variable, qui peuvent aller jusqu'à l'abandon, répond Gérard Salem. Il s'agit souvent de parents immatures, eux-mêmes assez infantiles, obnubilés par leurs conflits conjugaux ou leur travail. Souvent, ils sont issus de la génération de l'enfant «qu'on laisse vivre» par «respect pour ses besoins psychologiques» et son «autonomie». Ces mêmes parents semblent même convaincus que les enfants savent ce qu'il leur faut. Ce n'est pas vrai! Notre rôle de soignants est de «réveiller» ces parents à leurs responsabilités.»

Enfin, le psychiatre estime que, depuis les années 1980, la tolérance de l'opinion a diminué envers les parents négligents ou maltraitants. «Cette indignation est saine, selon moi, car elle est le signe que les autres parents se sentent concernés et coresponsables de ces drames. Une société qui ne s'inquiète pas de ses enfants est une société suicidaire. Ne dit-on pas qu'il faut tout un village pour élever un enfant?»

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