«Lunettes de bière», «magie de l’alcool», «bièrovision»: le Web francophone hésite lorsqu’il faut trouver un équivalent de l’expression anglophone beer goggles. Vaste réservoir de blagues graveleuses et source d’inspiration inépuisable pour la pop culture, le terme désigne le phénomène, prétendument mis au jour par la psychologie expérimentale, selon lequel n’importe quel quidam devient séduisant à vos yeux après que vous avez ingéré une certaine quantité d’alcool. La notion, facile à illustrer par des anecdotes glanées dans la vie réelle ou dans la fiction, appartient au folklore global des environnements arrosés.

Il se trouve apparemment que ce n’est pas tout à fait ça. Une nouvelle étude* l’affirme après une recherche sur le terrain, c’est-à-dire dans un bar: un naturalistic drinking environment selon l’expression des auteurs, la psychologue Olivia M. Maynard et quatre collègues de l’université anglaise de Bristol. Leur travail se distingue ainsi de la plupart des études précédentes sur le beer goggles effect (on en dénombre une douzaine au cours des vingt dernières années ), dans lesquelles on alcoolisait les sujets dans un laboratoire, avant de leur montrer des visages et de leur demander d’en évaluer la beauté. Dans certaines de ces recherches, l’alcool dopait l’attrait des personnes du sexe par lequel les sujets étaient attirés. Dans d’autres études, la boisson embellissait la perception de tout: visages d’individus de n’importe quel sexe, objets, paysages.

Science futile? On pourrait le croire. Une étude analogue, publiée en 2013 par une équipe franco-néerlando-états-unienne et intitulée «Beauty is in the eye of the beer holder»: People who think they are drunk also think they are attractive, se voyait récompensée d’un Prix Ig Nobel, décerné par le magazine Annals of Improbable Research et destiné à «récompenser les réalisations qui font d’abord rire les gens, puis les font réfléchir».

L’effet de l’heure de fermeture

Cette recherche-là s’intéressait au jugement que le buveur émet sur sa propre attractivité. Résultat en deux parties: la première, réalisée dans un bar, montrait que plus on boit d’alcool, plus on se trouve beau. La seconde, en laboratoire, passait par l’administration de vraies et de fausses boissons alcoolisées: elle montrait que seuls les sujets convaincus d’avoir bu de l’alcool, indépendamment de ce qu’ils avaient réellement avalé, revoyaient à la hausse leur jugement sur leur potentiel de séduction. Puissance de l’effet placebo: c’était apparemment la simple idée de l’alcool qui altérait le jugement, plutôt que la substance elle-même…

Membres de l’Unité d’épidémiologie intégrative et du Centre d’études sur le tabac et l’alcool de l’Université de Bristol, les auteurs de l’étude parue ces jours placent, eux, leur travail dans le cadre de la recherche sur les comportements sexuels à risque. Leur expérience prend place «entre cinq heures de l’après-midi et onze heures du soir, pendant deux week-ends consécutifs (vendredi et samedi) lors du Bristol Food Festival, en mai 2014», et teste un nombre de sujets plus élevé que celui des études antérieures.

Résultat? «Nous n’avons trouvé aucune preuve d’une relation entre la consommation d’alcool et la perception de l’attractivité», écrivent-ils. Exit, donc, l’effet beer goggles. Exit, aussi, l’«effet heure de fermeture» (closing time effect), autre cliché nuitard et alcoolisé qui voudrait que, plus la dernière minute approche, plus on a tendance à partir avec n’importe qui. «Nous n’avons observé aucune indication du closing time effect», écrivent Olivia M. Maynard et ses collègues. Et si nous sommes prêts à bondir en criant «Si!», récit truculent à l’appui, c’est précisément parce que l’anecdote mémorable tend à prendre à nos yeux l’allure d’une règle même quand il s’agit d’une exception.

Et alors? Rien, ou presque, si ce n’est l’appel lancé par les auteurs à recourir davantage aux études en «environnement naturel» en matière de psychologie sociale – et un balayage de clichés.

* «Association of Alcohol Consumption with Perception of Attractiveness in a Naturalistic Environment», par Olivia M. Maynard, Andrew L. Skinner, David M. Troy, Angela S. Attwood et Marcus R. Munafò, dans la revue «Alcohol and Alcoholism», 2015, 1-6.